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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

L'importance de la finalité dans la philosophie d'Aristote

En ce qui concerne la recherche de la cause finale, la philosophie grecque nous montre une grande "montée" jusqu’à l’éthique et à la philosophie première d’Aristote. Heidegger lui-même affirme que la philosophie première d’Aristote représente de ce point de vue le sommet de toute la philosophie grecque[1].

 

On dit classiquement que l’éthique d’Aristote est une éthique du bonheur… Ne vaut-il pas mieux dire qu’elle est une éthique de la finalité ? Certes, toutes les opinions s’accordent pour dire que l’homme cherche à être heureux ; mais en philosophe, Aristote affirme que c’est en découvrant sa fin, ce en vue de quoi il agit, dans un bien humain capable d’être atteint par son activité volontaire, que l’homme devient vraiment heureux. Nous trouvons ainsi chez lui, grâce à la découverte de la fin comme cause propre de l’action humaine, la première ébauche d’une morale de la personne. Même si le mot « personne » n’est pas chez Aristote, la réalité y est déjà présente, avant tout par son regard sur la philia (l’amour d’amitié) et sur la theôria (la contemplation), qu’il considère comme les deux grandes fins humaines : ce sont les deux grandes activités capables de rendre l’homme heureux parce qu’elles atteignent des biens réels premiers, qui ne peuvent être relativisés dans leur bonté : l’ami, cet autre soi-même, aimé dans sa propre bonté personnelle ; et Dieu, Celui qui est premier dans la vérité et dans la bonté parce qu’il est premier dans l’être.

L’éthique philosophique d’Aristote réalise donc une véritable purification des coutumes et des opinions, qui jouent un grand rôle dans l’agir humain, par la recherche d’un principe et d'une cause propre de l'activité volontaire : une fin, qui est un bien pratique, un bien humain capable de mobiliser et d’ordonner tout notre agir.

 

En philosophie première, Aristote a nettement conscience d’entreprendre une recherche de la fin qu’aucun de ses devanciers n’a menée jusqu’à son terme :

Ce en vue de quoi sont les actions, les changements et les mouvements, ils disent d’une certaine manière que c’est une cause, mais ils n’en parlent pas de cette manière selon laquelle, justement, elle l’est naturellement. Ceux qui, en effet, parlent de l’intelligence ou de l’amitié, présentent ces causes comme un bien mais pas comme le « ce en vue de quoi » de ces réalités existantes en tant qu’elles sont ou qu’elles deviennent ; au contraire, ils disent que c’est en venant de celles-ci qu’existent les mouvements. De même, ceux qui assurent que l’un ou l’être est une telle nature [un bien], disent que c’est la cause de la substance, mais non pas que c’est en vue de cette cause que les êtres sont ou deviennent. Il leur arrive ainsi, en quelque sorte, tout à la fois de dire et de ne pas dire que le bien est cause. Car ils ne parlent pas [du bien] au sens absolu mais par accident[2].

C’est dans le livre Thêta de la Métaphysique qu’Aristote développera cette recherche pour découvrir l’energeia comme fin (télos[3]) de ce qui est. C’est ce qui, pour Aristote, est ultime dans l’analyse de ce qui est en tant qu’il est : après la découverte de l’ousia-substance comme principe et cause selon la forme de ce qui est[4], la philosophie première s’ouvre à la découverte de l’energeia (l’être-en-acte) comme principe et cause finale de ce qui est en tant qu’il est.

Il est capital de comprendre cela pour saisir l’importance qu’a cette recherche de la finalité dans la philosophie d’Aristote[5]. Non seulement au niveau de l’étude de l’acte humain, non seulement au niveau de l’étude du devenir (là où la finalité demeure toujours liée à l’efficience et donc à l’exercice) mais aussi au niveau de l’étude de ce qui est en tant qu’il est.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org


[1]. « Aristote est le seul à avoir pensé à fond l’energeia, mais sans que cette pensée ait jamais pu, par la suite, devenir essentielle dans ce qu’elle a d’originel » (M. Heidegger, Dépassement de la métaphysique, in : Essais et conférences, Gallimard 1958, p. 87). Voir aussi Id., Ce qu’est et comment se détermine la physis, in : Questions II, Gallimard 1968, p. 249.

[2]. Aristote, Métaphysique, A, 7, 988 b 6-16.

[3]. Loc. cit., 8, 1050 a 9.

[4]. « La substance est principe et cause » (Mét., Z, 17, 1041 a 9-10).

[5]. Cf. M.-D. Philippe, Introduction à la philosophie d’Aristote, 2ème édition corrigée, Editions universitaires (coll. Sagesse), Paris 1991.

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