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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

L'amour d'amitié et la finalité

L’expérience de l’amour d’amitié est sans aucun doute d’une importance capitale dans la découverte par la personne humaine de sa fin humaine ; la personne amie n’est-elle pas pour son ami un « autre soi-même », selon l’expression d’Homère reprise par Aristote[1]? C’est bien de la rencontre de l’autre par excellence qu’il s’agit. Si, dans l’activité artistique, l’autre qu’est la matière est rencontré à travers sa transformation efficace par l’artiste dans le travail, dans l’amour d’amitié, en revanche, une personne n’est pas aimée pour être transformée ni pour être absorbée dans une sorte de fusion. Elle est aimée pour elle-même, d’un amour volontaire, spirituel de bienveillance.

Cependant, cet amour se noue dans un authentique choix personnel, libre et réciproque : dans le choix amical, la rencontre de deux amours spirituels (qui donne l’expérience de la réciprocité dans l’amour), est source d’une unité tout à fait particulière. L'amour réalise alors une unité, une identité de volonté : « le propre des amis est d’avoir le même vouloir », dira saint Thomas d'Aquin[2].

Nous constatons donc ici une dualité qu’il est capital de saisir : dualité entre l’altérité des personnes dans l’ordre de l’être, d'une part, et, d'autre part, l’unité aimante et volontaire entre ces mêmes personnes – unité quasi substantielle dans l’ordre de l’amour, en raison du choix amical et personnel qui les noue dans un secret personnel qui ne peut être saisi de l'extérieur.

 

C’est bien le choix amical qui constitue cette relation personnelle parfaite, qui lie l’une à l’autre deux personnes humaines dans la fidélité et la liberté de l’amour. Au sens propre, personne d’autre qu'elles n'a accès à la qualité et à la profondeur de leur choix amical. L’amour d’amitié conduit donc à une expérience d’une immanence toute particulière, et c'est pourquoi il mûrit les personnes, creusant en elles, en même temps qu'une joie profonde, un poids, un silence, une forme de gravité.

Mais pourquoi un tel choix peut-il s’imposer ? Et pourquoi choisir telle personne plutôt que telle autre ? Qu’est-ce qui est la cause propre d'un tel choix ?

Ce par quoi ce choix s’impose, c’est la découverte dans l’autre, à l’intérieur de l’amour que nous avons pour sa personne, d’un bien personnel existant, réel, et qui est un certain absolu pour nous dans l’ordre du bien. L’amour qui s’éveille dans notre volonté est l’expérience d’une attraction, d’une attirance qui nous connaturalise à l’autre dans sa bonté personnelle. Aimer, c’est être attiré par la personne de l’autre ; c’est expérimenter cette attraction mystérieuse qu’exerce sa bonté, au-delà de toute œuvre commune et de toute efficacité, de toute utilité. Nous aimons cette personne parce que c’est cette personne… Il n’y a pas d’autre raison. Nous avons en nous ce poids[3], cette inclination silencieuse vers l’autre qui exerce cette attraction sur notre volonté. En nous, l’amour personnel, volontaire, est bien notre réponse à l'attraction que l’autre exerce sur nous. C'est donc sa bonté qui en est la cause. Le bien attire, il suscite l’amour. Et il peut capter nos forces, notre capacité d’aimer la plus personnelle, d’une façon telle qu’il réclame de nous ce choix : ce choix s’impose et, en même temps, il garde cette gratuité, cette liberté absolue de l’amour spirituel, à la différence de l'amour passionnel qui reste toujours un peu tyrannique.

Le bien-fin, cause propre de nos choix

En faisant l’expérience du choix amical et en cherchant à analyser la cause profonde de ce choix qui nous unit personnellement à une autre personne humaine, nous découvrons donc l’existence d’un bien spirituel cause d’amour ; et ce bien que nous aimons est tel qu'il est pour nous une véritable fin : un bien premier, ultime, par le fait même capable d'ordonner et de commander nos activités volontaires en relativisant les choses secondaires.

Ce par quoi une personne devient, d’autre qu'elle est dans son être, une avec nous dans un choix amical réciproque, c’est sa bonté réelle, personnelle, cause d’un amour unique et premier, non-relatif. Dans la personne réelle de l'autre qui est notre ami, l’autre est bon pour nous : c'est la cause de l'amour, de l’acte le plus immanent et le plus personnel qui soit dans notre volonté.

 

Nous saisissons ainsi, dans l’expérience de l’amour d’amitié, une nouvelle explicitation de la cause finale. Une personne humaine est toujours autre que nous : elle nous échappe dans son être ! Nous pouvons saisir d’elle certaines choses, la connaître dans ses qualités et dans ses déterminations. Mais dans son être, en tant qu’elle est, elle nous échappe, elle est inassimilable… Et cependant, en tant qu'elle est bonne, elle nous attire. Dans sa bonté, elle est cause d’amour. Elle qui est autre que nous et qui nous dépasse, elle est cause, comme fin, de ce qui est en nous le plus intérieur, le plus personnel et le plus secret : l’éveil de l’amour spirituel. En acceptant cet amour et en découvrant que ce bien aimé est notre fin, nous sommes alors capable de la choisir et de lui dire : « Toi qui existes dans ta propre bonté personnelle, tu es mon ami ».

Le bien est donc ce qui suscite « l’extase »[4] : une sortie, un dépassement de soi vers l’autre qui nous transcende, que nous aimons plus que nous-même (ce qui nous fait quitter notre égoïsme!) ; et en même temps, le bien est ce qui creuse en nous l’intériorité la plus profonde, la plus silencieuse et la plus personnelle.

Dans l’expérience de l’amour d’amitié, nous découvrons donc le bien réel existant, cause d’amour, comme fin de toutes nos activités, comme ce en vue de quoi nous accomplissons toutes nos actions. Nous le découvrons comme ce qui mobilise toutes nos forces, notre capacité d’aimer et de nous donner d’une manière effective ; et surtout, comme cause profonde, de notre choix libre le plus personnel.

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Éthique à Nicomaque, IX, 4, 1166 a 31-32 ; IX, 9, 1170 b 6-7.

[2]. Proprium amicorum est idem velle : cf. ST, II-II, q. 25, a. 6, obj. 4 ; q. 29, a. 3 ; q. 104, a. 3. Voir aussi CG, III, 96 ; CG, III, 151.

[3]. « Tu as tout disposé avec mesure, nombre et poids » (Sg 11, 21) ; « Pondus meum, amor meus » (saint Augustin, Confessions, XIII, ix, 10, BA 14, Paris, DDB, 1980, p. 441) ; « Est pondus amoris et voluntatis » (id., La Genèse au sens littéral, IV, iv, 8, BA n° 48, Paris, DDB, 1972, p. 290-291) ; voir aussi saint Thomas, ST, I, q. 5, a. 5.

[4]. « Selon la partie appétitive [de l’âme], on dit que quelqu’un pâtit l’extase quand sa capacité d’aimer se porte vers un autre, sortant en quelque sorte hors d’elle-même. (…) Dans l’amour d’amitié, l’affection sort absolument (simpliciter) d’elle-même, parce qu’elle veut du bien à l’ami et opère en prenant soin de lui et en veillant sur lui, à cause de l’ami lui-même » (saint Thomas, ST, I-II, q. 28, a. 3).

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