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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

JOB, NOTRE FRÈRE

C’est de l’Âne qu’on a vraiment le droit de dire qu’il est tout oreilles, tout ouverture à cet accent circonflexe, pareil au Saint-Esprit, pourquoi pas ? que notre orthographe française suspend au-dessus de son initiale. Nos oreilles à nous, c’est tout à l’intérieur, au dehors il n’y a que ces minces coquillages de chair chiffonnée que les femmes prennent soin de cacher sous leurs cheveux, et il est à regretter que les hommes ne puissent en faire autant. Pour quoi faire, d’ailleurs, des oreilles à la plupart des gens, individuelles ? celles du voisin leur suffisent.

Ane.jpgQuelles différences avec ces puissants cornets que l’Âne triomphalement arbore au-dessus de sa tête ! Comme le plaideur serait heureux de les voir se dresser sous la toque du magistrat chargé de le juger, ou le pauvre auteur dramatique obvier avec ostentation à la surdité professionnelle de la critique ! Indépendantes, considérons notre frère qui les projette, l’une ou l’autre, vers tout ce qui l’intéresse, à moins que l’une d’elles ne succombe, inerte, au découragement. Et pas seulement ce double entonnoir formidable tendu à la provocation, mais chacune à l’intérieur, du velours ! garnie d’une forêt de poils. Quelle introduction à ce mystérieux Eustache dont la trompe, nous disent les anatomistes, par le pharynx communique avec notre estomac ! Nous, si quelque duvet s’efforce à hérisser notre conduit auriculaire, le coiffeur avec une dextérité aérienne n’est pas long à nous en dépouiller. Quelle erreur ! Avec quoi de plus subtil frémir que ces rayons à demi spirituels, tout baignés dans l’onde sonore, dont notre chair a emprunté l’image à la perception angélique ! Et le délicat critique dont je parlais tout à l’heure, avec quoi, quand l’auteur du Soulier de satin par exemple s’abandonne à l’une de ses grossières plaisanteries, témoignerait-il de son horripilation ?

Je parlais du Saint-Esprit tout à l’heure, mais c’est un ange pour le moment qui plane avant de s’abattre juste au nez de cette Ânesse à travers un champ de vignes qu’on a chargée, trottinante, de conduire le prophète Balaam à son poste dans la considération d’Israël. Le prophète Balaam voudrait bien aller plus loin, mais le frère Âne ne veut pas et lui serre douloureusement les pieds contre le mur. Ainsi le malade sur son lit de douleur, dont il ne peut plus bouger, qui est invité à l’attention et à cet ange qui lui parle dans la bouche.

Et l’on s’explique pourquoi le Fils de Dieu, Notre-Seigneur, a choisi l’Âne entre toutes les créatures à quatre pattes pour lui servir de compagnon. Il est là, avec le bœuf, au-dessus de la crèche. C’est lui, sa bride dans la main de saint Joseph, qui apporte en Égypte la mère avec son enfant. C’est lui qui sert de trône au Rédempteur quand au jour des Rameaux, il entre triomphalement à Jérusalem. Jésus, nous dit-on, l’aime à cause de son humilité.

 

À cause de son humilité seulement ?

Non, pas à cause de son humilité seulement ! À cause de cet instrument formidable qu’il recèle au plus profond de ses poumons et avec qui l’ange au jour du Jugement dernier ne fera que rivaliser ! Le cri perçant du coq qui suffit de son péché à éveiller le premier pape, le rugissement du lion qui d’un seul coup impose à toute une forêt silence, sont bien peu de chose à côté ! Écoutez l’Âne, écoutez Job notre frère, quand au nom de toute la Création privée de son Auteur, au nom de cette douleur sans fond, incommensurable, qui a arraché le Fils au sein de la Trinité, il se met à sangloter !

 

Paul Claudel, Quelques planches du bestiaire spirituel, « L’Âne »

© Editions Gallimard

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