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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

"Il ne suffit pas de mettre des sparadraps..."

Un entretien accordé par Paul Dembiski au journal Le Monde soulève des questions qui intéressent le philosophe. Même dans la finance et dans l'économie, le réalisme de l'intelligence est essentiel... La réalité ne peut pas être abordée uniquement en termes de modèles scientifiques. De même, reposer le problème de la finalité de l'économie et de la place de l'homme est essentiel pour reconstruire sur des bases saines. Ces deux questions sont philosophiques: qu'est-ce que la vérité? Quelle est la finalité de la personne humaine?

 

Directeur de l’Observatoire de la finance à Genève, professeur à l’Université de Fribourg (Suisse), Paul Dembiski est l’un des initiateurs de l’appel « Renouveler la recherche et l’enseignement en finance, économie et gestion pour mieux servir le bien commun », lancé en 2011 par des universitaires européens.

WEB-Paul_Dembinski--469x239.jpgComment est née cette initiative ?

En mars 2010, nous nous sommes réunis avec une quarantaine de professeurs invités dans le cadre de la conférence « Éthique, finance et responsabilité » organisée chaque année par l’Observatoire de la finance. Nous avons relevé deux points, accablants : la pensée économique s’est détachée du référentiel éthique et moral et l’enseignement n’est plus ancré dans la réalité.

Nous avons donc décidé d’agir en lançant cet appel en avril dernier. Il s’agit d’un appel international qui a eu un fort écho en Europe avec près de 500 signatures. Nous souhaitons organiser une université d’automne sur la question afin de proposer des alternatives et, à terme, de rédiger un manuel.

Que faudrait-il changer dans l’enseignement de la finance ?

Il s’agit de contextualiser ce savoir, d’en rebâtir les fondements en se demandant si ce qu’on étudie correspond à la réalité ou si on n’est pas plutôt en train de mettre en place des éléments qui l’altèrent. C’est une question de fond. Je pense à un professeur de mathématiques financières, à Grenoble, qui me disait : « Nous sommes en train de former des Frankenstein ! De temps en temps je me fais peur. Qui diplôme-t-on, comme genre de personnes ? »

Il faut humaniser en profondeur l’enseignement de la finance, introduire la dimension historique qui permet de comprendre que si l’appréciation des risques fonctionne dans certains cas, des choses imprévisibles peuvent aussi se produire. Les jeunes perdent de vue cette dimension-là, ils ne voient la réalité qu’à travers des modèles.

Pourtant, depuis la crise, de nombreuses écoles dispensent des cours d’éthique…

Je ne dis pas que rien n’a été fait, mais il n’y a pas eu de changement en profondeur. Il ne s’agit pas de mettre des sparadraps en dispensant quelques cours d’éthique. C’est quand ces questions-là seront au cœur des cours magistraux que les étudiants pourront relativiser tout ce qu’ils apprennent. Certes, cela peut les déstabiliser, car le savoir sera moins absolu, mais ce qu’ils perdront en assurance, ils le gagneront en sagesse.

Avant de discuter éthique, ne faudrait-il pas se préoccuper de l’insertion des étudiants sur le marché du travail dans un contexte difficile ?

Certes, mais les former à des métiers qui demain n’existeront peut-être plus n’est pas une bonne démarche. La finance va vers une crise structurelle, à quoi bon ouvrir des classes quand on sait que les demandes pour ce type de postes seront beaucoup moins importantes dans deux ou trois ans ?

On en revient à la question de la mission de l’université : s’agit-il de formater des étudiants pour les insérer dans des places déjà préétablies, ou de les former en leur donnant les clés pour qu’ils puissent répondre à des situations qui ne sont pas forcément celles qu’ils ont abordées en cours ?

Aujourd’hui même, je lisais un manuel utilisé en France et je suis tombé sur la phrase suivante : « L’économie étudie comment les richesses sont créées pour satisfaire tous les besoins humains ». Quand on pose une phrase de cette façon, il s’agit de formatage, pas de formation ! Le devoir d’une institution consiste à donner une certaine autonomie intellectuelle à ses étudiants.

 

Propos recueillis par Margherita Nasi

Le Monde, cahier économie du 19 mars 2012, p. 8

© Le Monde

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