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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Forme et fin: l'oeuvre d'art

L'efficience du travail, pour aboutir effectivement à une œuvre, et à telle œuvre précise et qualitativement singulière, différente des autres, demande d’être déterminée et orientée. C’est de l’homme artiste que proviennent cette détermination et cette orientation qui conduisent à ce que, progressivement, la matière soit transformée et déterminée. Et le travail se poursuit jusqu’à ce que la forme imaginée, pensée et projetée émerge de la matière et se manifeste dans sa détermination et son rayonnement propre de forme. C’est progressivement, à travers un devenir, que le bois prend forme pour devenir une table. Mais c’est sous la main et les outils du menuisier, et à cause de son idée – et non pas par lui-même en tant que bois – que le bois devient table ou statue. L’activité artistique est bien un devenir humain; s’inscrivant dans le devenir naturel de la matière, il coopère et lutte avec elle.

L’œuvre a donc pour cause propre le travail déterminé par l’idée de l’artiste. Fin de l’efficacité du travail qu'elle oriente et l’achève, elle est en même temps un résultat, un fruit : résultat du travail efficace qu’elle termine; surtout, résultat de "l’idée" de l’artiste, de son imagination et de son intelligence, par la médiation du travail de ses mains et des outils qu’il utilise.

L’expérience que l’homme artiste, comme tel, a de la fin est donc très particulière : elle est à l’intérieur de l’efficience du travail et relative à la détermination qui provient de son intelligence et de sa sensibilité. Ce que l’artiste réalise, ce en vue de quoi il travaille, c’est le développement et l’expression de son idée, grâce à la transformation de la matière ; celle-ci est capable de recevoir cette forme et c’est dans la lumière de son idée que l’artiste la regarde : pour l'artiste, la matière est bien "ce qui est capable d’être transformé", ce avec quoi il coopère et qui est capable de recevoir la forme qui provient de son inspiration.

Nous pouvons préciser que, dans le développement de l’activité artistique, il y a un moment où l’homme artiste expérimente une "identité", ou plutôt une adéquation entre le projet qu’il porte dans son intelligence et sa sensibilité (projet qui demande d’être réalisé), et l’œuvre réalisée, en train de se faire par et sous ses doigts; il y a là une expérience du vrai propre à l'activité artistique. C’est alors qu’il cesse son travail et peut s’écrier : "C’est achevé". Certes, jamais totalement… Il en va comme si le projet, l'idée artistique demeurait toujours un idéal inatteignable. C’est une présence jamais totalement possédée, une vérité jamais tout à fait proclamée : un absolu entrevu, mais qui s’échappe et s’éloigne à chaque fois qu’on s’en approche à grand bruit… Nous pouvons reprendre ici l’image de Platon : c’est alors que l’intelligence est comme le chasseur poursuivant son gibier[1] !

Pour l’homme artiste, la fin est donc à la fois l’idéal inatteignable, toujours inaccessible (le but à atteindre), et l’œuvre réalisée, achevée (le terme du travail). Telles sont les deux premières "modalités" de la fin, plus proches de notre psychologie humaine : le but à atteindre et le terme du devenir. Et nous pouvons noter ici – nous y reviendrons – qu’il y a dans l’activité artistique un passage, par la réalisation du travail, de l’immanence de l’idée non encore réalisée à l’extériorité de l’œuvre achevée.

Quand l'œuvre touche un sommet

Y a-t-il cependant dans l’œuvre achevée une découverte plus profonde de la fin? Y a-t-il en elle un certain absolu qui explique que l’artiste puisse non seulement se reposer quand elle est terminée, mais que quelque chose en elle le dépasse et le tienne suspendu dans l’admiration? Y a-t-il en elle quelque chose qui explique que l’artiste considère son activité comme une authentique recherche ayant une place essentielle dans le développement de sa vie humaine?

Il est rare que l’artiste soit pleinement satisfait de son œuvre et affirme qu’il y a dit et exprimé quelque chose de suffisamment grand et parfait pour qu’on s’y arrête. Pour qu’il puisse le dire, le recul du temps est d’ailleurs nécessaire : il faut peut-être qu’une "distance" suffisante se soit établie entre l’artiste et son œuvre. Et la plupart du temps, l’artiste dira qu’il a un métier impossible, qu’il vaut mieux qu’il fasse autre chose, qu’il n’a jamais rien fait de bon et que ses œuvres devraient disparaître… Il n’y a pas là seulement des figures de rhétorique, mais une insatisfaction profonde et anxieuse propre à la personnalité de tout artiste. Mais il peut se faire, de temps en temps, que l’artiste reconnaisse qu’il a touché quelque chose dans une œuvre : celle-ci, pour lui, exprime alors d’une façon plus parfaite, plus "achevée", la quête, le cri, l’appel qui est en lui. Une telle œuvre est d’ailleurs souvent l’aboutissement d’un long travail, d’un labeur patiemment poursuivi tout au long de la réalisation de dizaines d’œuvres précédentes dont elle est en quelque sorte le couronnement et auxquelles elle donne un sens nouveau. L’artiste a alors devant cette œuvre un recul suffisant, une liberté assez grande pour avoir envers elle une certaine admiration ; il a avec elle une sorte de complicité qui lui permet d’y reconnaître un certain absolu "indépassable".

Le réalisme de la matière

Quel est le fondement d’une telle expérience? Cela ne provient-il pas radicalement de ce que l’œuvre possède, grâce à la matière, un réalisme dans l’ordre de l’être que n’a pas encore parfaitement l’idée à réaliser? Si, du point de vue de la forme, l’artiste juge son œuvre dans la lumière de son inspiration et du projet réalisable qui en est le fruit, il doit aussi reconnaître que, du point de vue de la fin, l’œuvre a, grâce à la matière, une perfection que l’idée ne possède pas. Il y a dans l’œuvre d’art l’expérience d’un idéal réalisé, d’une réalité sensible portant en elle, grâce à l’artiste qui a façonné la matière, un certain absolu de signification et de profondeur spirituelle. L’artiste ne peut jamais se reposer dans son idée. Il peut parfois se reposer dans son œuvre, dans laquelle la forme éclate en splendeur, grâce à la matière qu’elle détermine et actue.

D’une part donc, la forme éclate en splendeur dans l’œuvre en rayonnant sur et dans la matière; d’autre part, la matière possédée par la forme artistique, transformée par le travail de l’homme artiste, développe et donne à voir toutes les virtualités qualitatives qu’elle possédait pour ainsi dire à l’état de puissance. La matière est "ce qui est capable d’être transformé" par l’artiste et, ainsi, d’être qualifié, magnifié dans ses qualités d’usage ou de beauté. Par l’art, les qualités de la matière se déploient et s’actualisent dans l’œuvre : qualités utiles pour un outil ou une œuvre artisanale; qualités de beauté plastique, visuelle, auditive, etc., dans l’œuvre d’art proprement dite : la splendeur du son dans toute sa mesure, grâce à la composition musicale, par laquelle il est mis en relation avec d’autres sons dans l’harmonie, la mélodie et le rythme; la jubilation lumineuse de la couleur qui éclate en splendeur en évoquant la richesse infinie de la lumière par la composition picturale, etc.

Cette qualité de l’œuvre possède bien un certain absolu et est en quelque sorte la fine pointe de l’expérience de l’homme artiste. Nous touchons peut-être là à une dimension essentielle de la fin : son caractère qualitatif, unique, singulier, original. Dans l’œuvre d’art, cet absolu existe comme une relation : relation réalisée par l’artiste entre la forme et la matière. Aussi cet absolu qualitatif ne peut-il pas totalement le finaliser comme homme. Ce qu’il y a de plus grand pour l’œuvre d’art, n’est-il pas alors de disposer d’une façon merveilleuse l’homme à la découverte de sa fin en lui donnant le sens d’un absolu qualitatif réalisé? Cette disposition est très importante du point de vue éducatif : comme disposition, elle ordonne avant tout le conditionnement humain par la qualité. L’activité artistique ne suffit pas à découvrir pleinement ce qu’est la finalité humaine. Mais dans l’ordre génétique, elle joue un rôle capital.

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Platon, Lysis, 218 c.

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