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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Doute ou interrogation (II)

Pour Descartes, les sensations nous trompent. Il supprime donc le réalisme de l’expérience externe, sur laquelle nous ne pouvons nous appuyer, et soumet tout au doute instauré comme méthode philosophique. La négation est donc première.

DescartesSi les sensations me trompent, de quoi puis-je être certain ? Qu’est-ce qui peut résister au doute ? Descartes ne regarde plus la vérité, qui est objective, mais la certitude subjective. Or, si la certitude est importante, elle est pourtant seconde. Je dis : « Ceci est vrai, j’en ai l’évidence, et donc j’en suis certain ». Ou bien : « Pour toi, cela est évident, je m’appuie sur ce que tu me dis, et j’en suis certain parce que j’ai confiance en toi » - c’est alors la certitude de l’opinion ou de la foi, qui présuppose la connaissance d’un autre. Descartes biffe la vérité et l’évidence de l’expérience externe, pour s’appuyer sur la certitude subjective de la pensée : « Cogito ergo sum ». Le cogito apparaît ainsi comme le fondement de la certitude. La seule chose dont je puis être certain, c’est que je pense. Tout repose donc sur l’immanence subjective de la pensée.

 

La question est donc celle de la place que l’on accorde à l’expérience : reconnaît-on que l’expérience externe, impliquant le jugement de l’intelligence sur ce qui est, est une véritable connaissance de la réalité existante ? Si oui, on accepte que notre intelligence, dans sa connaissance, soit relative à la réalité : alors, elle peut se faire mendiante de la réalité par l’interrogation. Une pensée réaliste exige donc la « pauvreté » de l’intelligence. Socrate lui-même dit que ce qui témoigne en sa faveur, c’est sa pauvreté. Celui qui cherche la vérité n’accapare pas la réalité mais lui est relatif et cherche à la connaître toujours plus.

Au contraire, si l'on met en doute l’expérience externe, on cherche, dans une perspective critique, une source de certitude immanente au sujet connaissant. Puis on se demande comment on peut être certain de rejoindre le réel, on cherche indéfiniment une garantie que notre subjectivité soit capable d’être objective. Si le réel n’est pas au point de départ, on cherche indéfiniment à le retrouver et on n’y parvient jamais. C'est pourquoi le doute engendre l’angoisse. De fait, pour Heidegger ou Sartre, pour ne citer qu'eux, la recherche philosophique implique l’angoisse : c’est bien le fruit du doute cartésien.

Angoisse et admiration sont des états affectifs. Quand on se demande : « Quelle différence y a-t-il entre le doute et l’interrogation ? », on est donc renvoyé, à partir du statut que l'on reconnaît à l'expérience externe, à l’état affectif qui enveloppe la recherche de l’intelligence.

Le doute traduit le primat de la négation, qui engendre l’angoisse. La raison (et non plus l'intelligence) est repliée sur elle-même, sur sa subjectivité dont elle ne sort jamais. Alors, elle s’exalte par la négation et par la mesure de la quantité.

Au contraire, l’interrogation naît dans un climat d’admiration : je suis « suspendu » à la réalité existante et j’interroge pour mieux la connaître, pour connaître davantage ce qui est, la vérité. L’interrogation exige donc de revenir à la réalité expérimentée : j’interroge pour connaître ce qui est, le réel existant. Il y a donc constamment, dans la philosophie réaliste, un aller et retour : je pars de l’expérience, j’interroge ; et je reviens à la réalité expérimentée à la lumière de l’interrogation, pour saisir ce qui est premier dans la réalité. Quand j’interroge, je veux aller le plus loin possible, je ne m’arrête qu’à ce qui est premier, ce au-delà de quoi je ne peux pas aller. Il suffit de voir comment un enfant interroge... Il ne doute pas, il interroge sans relâche parce qu'il désire connaître. Il est extraordinaire de voir là l’éveil de l’intelligence par l’interrogation. C’est l’avidité de l’intelligence humaine, faite pour connaître la vérité, pour connaître ce qui est. L’enfant ne met pas les choses en doute ! L’intelligence qui interroge reste jeune, parce qu’elle cherche à progresser, alors que celui qui doute et se replie sur lui-même est très vite vieux !

L’artiste aussi nous aide beaucoup à comprendre cela, parce qu’il est familier de la réalité sensible et qu’il met la qualité en pleine lumière. L’artiste est un homme d’admiration, qui s’arrête et qui sait voir. Il n’est pas purement utilitaire, et il peste contre ceux qui ramènent tout à l’efficacité. Le monde d’aujourd’hui est d’une telle efficacité, que l’expérience est souvent usée : ceux qui prennent le métro toute la journée n’ont pas un contact très qualitatif avec la réalité ! Retrouver un contact avec le réel à travers la qualité sensible éveille en nous l’admiration et suscite progressivement une véritable interrogation. Dans un monde de pure efficacité, l’art contribue donc à nous rendre le sens de la gratuité et de la qualité.

 

Certes, il ne faut pas exclure l’expérience interne. Mais toute expérience interne suppose une expérience externe. L’expérience interne, par exemple celle de l’amour, celle de la connaissance intellectuelle, même l’intériorité relative de l’imaginaire, suppose toujours une expérience externe. L’expérience interne n’est jamais première. Certes, elle est très riche, mais elle a comme fondement et comme point de départ une expérience externe : j’aime une personne autre que moi, je connais telle réalité existante, je me représente une réalité sensible, etc. Si toute expérience interne suppose une expérience externe, et si je veux être réaliste, je mets en lumière ce primat de l’expérience externe sur l’expérience interne. Je n’exclus donc pas l’expérience interne, mais celle-ci ne garde toute sa noblesse et sa force, son réalisme, que si elle reconnaît sa dépendance à l’égard de la réalité existante. Je ne peux penser que ce qui est, ce qui était déjà la grande affirmation de Parménide. Il y a donc là une question d’ordre : si l’expérience interne prétend être première, elle se détruit elle-même.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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