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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

De la science à la sagesse

Le premier volume de Retour à la source nous proposait un grand itinéraire de découverte d’une philosophie sapientiale, s’achevant sur l’étude de la personne humaine en philosophie première.

Le tome II, ouvrage posthume, nous offre un « itinéraire inachevé » et, en quelque sorte, le testament philosophique de Marie-Dominique Philippe : il s’agit cette fois-ci de passer de la science à la sagesse, de nous ouvrir à ce que les Grecs déjà avaient appelé la « théologie ». Non pas celle qui se développe à l’intérieur du jugement de foi chrétienne sur le mystère révélé de Dieu, mais celle qui est l’ultime développement de la philosophie, lorsque le philosophe, dans sa recherche de la vérité conduite à partir des grandes expériences humaines, est amené à s’interroger sur l’existence, au-delà de la personne humaine, d’une Personne première, Celui que les traditions religieuses appellent Dieu.

Couverture RS 2 1Tout l’effort philosophique précédent est ici mobilisé, spécialement la recherche métaphysique de la cause finale de ce qui est en tant qu’il est, pour nous permettre, non pas de prouver l’existence de Dieu (Dieu, s’il existe, n’est pas une conclusion et la philosophie n’est pas une apologétique), mais de nous élever jusqu’à cette découverte ultime de l’intelligence humaine en quête de la sagesse.

La pensée philosophique du père Philippe s’inscrit, certes, dans la ligne de l’effort philosophique entrepris par Aristote, qui a « tout spécialement été un pionnier » dans son effort métaphysique. Selon l’esprit de cette recherche d’Aristote, « c’est la découverte philosophique de l’existence de Dieu qui nous permettra de passer de la science à la sagesse. La science analyse les réalités existantes dont nous avons l’expérience, qui toutes sont complexes. Mais à partir du moment où nous nous interrogeons : “Existe-t-il un Être premier que l’on appelle Dieu dans les traditions religieuses ? Existe-t-il un Être premier dont nous dépendons totalement dans notre être ?”, nous cherchons si notre intelligence est capable de ne plus analyser et de passer à un autre registre de connaissance, celui de la contemplation. Dieu, s’il existe, ne peut être que contemplé. Il est au-delà de l’analyse, il est absolument simple. Nous pouvons le contempler, décrire analogiquement, c’est-à-dire d’abord négativement, sa manière d’exister. C’est bien lorsque nous dépassons le point de vue scientifique de la philosophie, pour entrer dans cette découverte de l’Être premier, que notre intelligence acquiert la sagesse ». Mais c’est évidemment tout autrement qu’Aristote que le père Philippe développe cette recherche dans ce dernier ouvrage.

Ce livre accorde aussi une part importante à la position de saint Thomas, que le père Philippe situe d’une façon très précise et originale, achevant ainsi une étude poursuivie tout au long de sa vie. Pourquoi une telle importance accordée à l’étude de la pensée de saint Thomas, qui est un théologien chrétien, dans un livre dont la perspective est proprement philosophique ? Le père Philippe s’en explique en soulignant que « saint Thomas a, sur cette question de la découverte de l’existence de Dieu par l’intelligence humaine, une position unique, très profonde et très originale ». Très mal comprise et vite déformée, notamment en raison de la disparition, dès le xive siècle, de la recherche de la cause finale au niveau métaphysique, la position de saint Thomas n’est pas exposée ici d’une façon exhaustive (pour cela, cf. M.-D. Philippe, De l’être à Dieu, Topique historique II, « Philosophie et foi », p. 472-552). Cependant, au cours de son enseignement, le p. M.-D. Philippe a constamment cherché à mieux préciser quel sens a cette recherche pour saint Thomas, et à rappeler ce qu’il est nécessaire d’avoir découvert au préalable en philosophie pour pouvoir le lire et l’interpréter de façon vraie et vivante. Il expose donc ici le fruit le plus récent de cette recherche, une de celles qui a marqué toute sa vie et lui a permis de comprendre l’exigence de tout renouveler et de ne pas confondre la scolastique thomiste et la pensée authentique de saint Thomas (cf. Les trois sagesses, chapitre 2, p. 45 sq.).

Enfin, la dernière partie de cet ouvrage inachevé propose un itinéraire proprement philosophique pour aujourd’hui qui nous conduise jusqu’à la découverte philosophique de l’existence d’une Personne première. Cet itinéraire part de la personne humaine ; il se développe grâce à la philosophie première et à la découverte de la cause finale sur le plan proprement métaphysique. Selon le père M.-D. Philippe, « la découverte philosophique de l’existence de Dieu est donc cette grande montée, grâce à la causalité finale, à partir de la personne humaine, vers Celui qui est premier dans l’être, vers une Personne première, Acte pur dont la vie de connaissance et d’amour est nécessairement identique à son être ».

C’est grâce à l’expérience humaine la plus profonde et la plus parfaite, celle de l’amour d’amitié, que cette recherche peut exister et s’épanouir. C’est au cœur même de la découverte que nous faisons de notre fin, lorsque nous avons l’expérience même de l’amour humain le plus personnel, que se pose dans toute sa force une nouvelle question :

« “Cet amour réel, existentiel au sens très fort, ne fait-il pas appel à quelqu’un d’autre ?” N’est-il pas un appel vers un Autre qui soit l’ami de notre ami, donné à travers notre ami et par lui, mais que notre ami ne peut pas ramener à lui-même ? Il y a dans tout amour d’amitié un appel. Cet appel peut rester comme un appel, en ce sens que notre amitié, étant quelque chose de très parfait, augmente en nous la possibilité d’aimer et est une attente vers quelque chose de plus grand. Nous pouvons dire alors qu’il y a là comme une présence, puisque ce n’est pas défini. Mais cela dépasse la présence de l’ami parce que l’amour, en raison de sa force, exige et réclame le bien. C’est là où, du point de vue de la philosophie première, nous saisissons quelque chose que nous n’expliquons pas par nous-mêmes. Puisque l’amour vient de nous et, cependant, nous dépasse, il est donc porteur d’une présence qui le dépasse. C’est à ce moment-là que nous pouvons dire que tout ce qui est limité dépend d’une cause, dépend d’un autre. Le principe de finalité, présent dans l’expérience même que nous avons, nous permet de poser un bien qui, lui, n’est pas limité. L’insatisfaction de notre amour présuppose un bien qui n’est pas limité ; autrement, un simple bien limité suffirait à nous combler.

Il y a donc une nécessité interne, en raison de l’amour que nous portons en nous-mêmes, de poser un premier, un Bien absolu, un Être qui est premier et qui nous attire sans pourtant être dépendant de nous. Il nous attire dans son indépendance même. S’il était limité, il n’expliquerait pas qu’existe en nous un appétit non totalement satisfait par l’ami. L’ami nous « cache » donc une Réalité première, qui est présente à notre cœur, dans notre volonté et notre intelligence, quant à son effet propre. Et c’est parce qu’elle est présente par son effet propre dans notre intelligence et notre volonté que nous pouvons la poser. Seul un Être premier, absolu, peut expliquer cela. Tout ce qui serait limité resterait de l’ordre de l’amour d’amitié, ce premier amour très grand, très beau, mais qui ne peut pas satisfaire notre appétit d’aller généreusement jusqu’au bout de l’amour.

Nous devons nous poser alors le problème : est-ce un appel réel, intentionnel mais vrai, ou est-il imaginatif ? Nous ne pouvons pas aller toujours plus loin : nous sommes présent, soit au Bien absolu, l’Être premier qui, lui, prend réellement tout en nous, soit au vide. Car si cet appel très profond est imaginatif, c’est alors un vide, une absence du Bien réel. Mais comment le vide aurait-il un tel pouvoir sur nous ? Nous posons donc la présence d’un Bien, qui est l’Être premier. Il n’est plus relatif à un autre mais est en lui-même capable de nous attirer et de susciter, de créer en nous, cet appel si profond. »

Nous comprenons ici une des grandes raisons de l’importance que le père Philippe accorde à l’expérience de l’amour d’amitié (amor amicitiae, selon l’expression de saint Thomas, qui traduit la philia d’Aristote) : elle est non seulement au cœur de la philosophie éthique, mais elle est la seule expérience qui permette à l’intelligence humaine de découvrir vraiment la finalité et donc de s’ouvrir, dans sa recherche de la vérité, à l’affirmation de l’existence d’une Personne première que les traditions religieuses appellent Dieu… On comprend qu'étant donné l'enjeu intellectuel et humain de cette expérience, et l'originalité de cette recherche philosophique, elle soit si mal comprise, déformée et attaquée. L'enjeu est celui de la découverte intelligente de Dieu dans l'amour; il est celui d'une authentique sagesse philosophique.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

 

Marie-Dominique Philippe, Retour à la source, t. 2, De la science à la sagesse, Paris, Fayard (Bibliothèque de culture religieuse), 2009, 176 p., 18 €.

ISBN : 978-2-213-65161-3

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