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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

De l'amour humain à l'homme vivant

A partir de l’expérience éthique de l’amour personnel que nous avons pour une autre personne, nous pouvons encore être conduits à nous interroger sur une nouvelle dimension de l’homme. En, effet, tôt ou tard, nous sommes confrontés à l’expérience de la mort : celle-ci est d’abord une expérience humaine qui nous atteint dans notre amour, en ce sens qu’en atteignant quelqu’un qui, tout en étant autre que nous, nous est lié dans un choix libre et réciproque d’amour personnel, elle brise notre cœur dans ce qu’il a de plus intime ; elle produit une séparation définitive et irréparable, entre nous et la personne que nous aimons pour elle-même.

La mort est bien la limite radicale de l’amour d’amitié, en ce sens qu’elle en brise l’exercice et exige de l’homme-ami de s’interroger sur ce qu’il est comme vivant : qu’est-ce que l’homme en tant que vivant ? La mort, en effet, atteint l’homme vivant, lié à un autre vivant, et brise l’unité de vie et de volonté réalisée entre ces deux vivants. Si elle n’est pas un anéantissement, elle est cependant une véritable brisure substantielle, car elle atteint deux vivants dans leur unité vécue la plus forte.

Cette rupture radicale, non voulue, manifeste au grand jour leur fragilité : l’exercice de l’amour d’amitié n’a pas été assez fort pour être victorieux de la corruptibilité du corps. L’ami, mort, n’est plus l’ami ; son corps cadavérique, quoiqu’encore matériellement présent, tombe dans la corruption. Il est extérieur, remis au devenir, et n’est plus capable de répondre à l’amour.

 

Si le philosophe est alerté par la mort, s’il est obligé de regarder ce qu’est la mort, ce n’est cependant pas la mort qui lui permettra de savoir ce qu’est le vivant. Au contraire, il faut connaître ce qu’est le vivant pour mieux saisir cette rupture qu’est la mort. Aussi, au-delà de l’expérience pratique de l’amour, et de la vie commune qu’il réalise entre deux personnes, devons-nous nous interroger sur ce qu’est l’homme vivant.

C’est en considérant « le vivre », pour reprendre une expression d’Aristote[1], que le philosophe cherchera à savoir ce qu’est l’homme vivant. Vivre, c’est respirer, se nourrir, croître, voir, imaginer, penser, aimer, etc. Il y a là une expérience originale de nos activités vitales ; et voulant les analyser pour mieux les connaître, nous constatons, en effet, à la fois leur diversité (manger n’est pas penser), et leur unité vitale ordonnée plus profonde. C’est ce qui nous conduit à dévoiler la source radicale de toutes ces modalités du vivre en nous : c’est dans une démarche inductive, que nous découvrons un principe, une cause radicale de toutes nos opérations vitales, source que les traditions appellent « l’âme ». Pour le philosophe, il ne s’agit pas de « prouver » l’existence de l’âme dans une sorte de démarche apologétique ! Pour sa part, il est conduit, à partir de l’expérience humaine du vivre dans sa diversité et son unité vitale, à découvrir un principe de vie, lorsqu’il s’interroge en se demandant : qu’est-ce que vivre ? Qu’est-ce que l’homme vivant, en tant que vivant ?

Grâce à la découverte inductive de cette source immanente de vie, nous pouvons saisir philosophiquement la distinction (et non pas la séparation dans un dualisme à la manière de Platon ou de Descartes) de l’âme et du corps dans ce vivant qu’est l’homme ; et nous comprenons que le corps vivant n’a d’intelligibilité que par l’âme qui l’informe et l’actue, lui donnant ainsi son caractère organique et son unité vitale immanente.

C’est à partir de là que nous pouvons distinguer différents degrés de vie, et les étudier en analysant les actes qui caractérisent chacun d’eux : la vie végétative, à travers la respiration, la nutrition, la génération ; la vie sensible, à travers les sensations, les passions, l’imagination ; la vie de l’esprit enfin, à travers les opérations intellectuelles et volontaires, opérations que l’homme a en propre et qui finalisent tout ce qu’il est comme vivant. Comprenons bien, là encore, que la distinction de ces degrés de vie n’est pas une séparation telle qu’on la trouve, par exemple, dans le Timée de Platon. En effet, il existe en l’homme une unité substantielle de vie qui provient radicalement de son âme ; elle se donne analogiquement et dans un ordre proprement vital, à travers toute la diversité de ces opérations qui sont plus ou moins liées au corps et au conditionnement matériel du monde physique.

Notre corps, uni substantiellement à notre âme, constitue avec elle un seul homme vivant. Dans son ordre organique propre, comme instrument de notre âme, il fait partie intégrante de nous-mêmes. Chacun peut dire de son propre corps : « C’est mon corps ; c’est moi ». Et ce corps trouve sa signification substantielle et ultime par rapport à l’âme qui l’informe et l’actue. C’est en ce sens, par exemple, que la sensibilité humaine n’est pas identique à celle de l’hippopotame – le toucher n’est pas le même ! Même notre vie végétative, radicalement et dans son exercice, est sui generis : elle n’est pas celle de l’animal. Si, matériellement, le corps humain a bien des éléments communs avec l’animal – ce que la génétique moderne souligne –, le corps humain est radicalement autre que celui de l’animal, car il est porté par une source substantielle de vie, son âme, qui, étant spirituelle, lui donne une noblesse unique. Elle le traverse et le qualifie dans tout ce qu’il est.

Par là, nous comprenons aussi la grossièreté de l’idéologie positiviste en biologie quand elle transpose univoquement à l’homme les conclusions biologiques établies à partir de l’animal. Leur cause propre de vie étant radicalement différente, leur intelligibilité est pourtant tout autre...

Telle est l’intérêt d’une étude philosophique de l’homme vivant, au-delà des développements de la science biologique moderne. Celle-ci ne saisit pas et ne pourra jamais saisir l’âme humaine. Par le fait même, elle ne répond pas à la question : « qu’est-ce que l’homme vivant ? »

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1] Cf. Aristote, De l’âme, II, 2, 413 a 20 sq. : « Disons donc – et tel est le point de départ de notre recherche – que ce qui distingue l’animé de l’inanimé, c’est le vivre. Or, le vivre est dit de plusieurs manières… »

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