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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

C'est l'Europe qui a une dette envers la Grèce

Vivant en Grèce depuis huit ans, la situation dans ce pays, les réactions qu’elle suscite me font réagir. Depuis des mois, l’image qui est donnée de la Grèce est celle d’un pays où règne la corruption, où la fraude est le sport national et où les scandales éclatent et se succèdent à un rythme de mitrailleuse. Rien de tout cela n’est tout à fait faux et il ne s’agit pas de cacher la vérité, mais tout est dans la façon de la dire. Or, premièrement, je ne sache pas que nous (les autres Européens) soyons si vertueux que nous ayons des leçons à donner aux autres ; deuxièmement, on ne gagne rien à humilier un partenaire déjà affaibli, à plus forte raison quand celui-ci est un peuple entier ; troisièmement, il semble bien qu’en trente ans de partenariat, on n’ait pas réussi à connaître vraiment et à comprendre ces « cousins » grecs qui ne sont pas tout à fait comme nous.

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Rembrandt: Aristote contemplant le buste d'Homère

Car, c’est une évidence, mais il se peut qu’on l’oublie : les Grecs ne sont pas des Européens occidentaux et, s’il plaît à Dieu, ils ne le seront jamais. Ils n’ont pas à l’égard des lois les mêmes réflexes que nous, ils n’ont pas, d’une manière générale, cette rigueur héritée sans doute de Rome et qui marque l’Occident. La norme n’a pas un caractère vraiment contraignant, les choses se passent comme si elle était un simple repère, elle serait là à titre indicatif. Je me suis rappelé souvent ce que notre professeur de grec nous avait dit à notre premier cours : le génie du latin, c’est la rigueur logique ; le génie du grec, c’est la souplesse, l’art de la nuance, il y a des règles de grammaire mais les exceptions, les nuances, les variations, les cas irréguliers sont fort nombreux. Depuis que je vis ici, j’incline à penser que ce qui est vrai de la langue l’est aussi des mentalités.

Ce qui prime, c’est le lien familial ou social. On ne refuse pas un service à qui vous le demande, même si c’est au prix d’une entorse à la  loi. On vient en aide aux proches, aux amis, on est sensible aux besoins des personnes, mais on n’a pas tellement le sens de l’intérêt général et donc on contourne la loi sans états d’âme. Les Grecs d’ailleurs  s’accusent eux-mêmes d’avoir volontiers recours à la ruse sans s’inquiéter des lois, ils constatent souvent : « Ce n’est pas bien, mais nous sommes comme ça, nous ne changerons jamais ! » Nous nous réjouissons de la diversité qui fait la richesse de l’Europe, nous devons aussi tenir compte de ces différences, ne pas nous en étonner ni attendre que des Grecs se comportent comme des  Allemands ou des Français. Pour que l’Union Européenne mérite son nom, il faut que ceux qui la constituent se connaissent autrement que d’une manière superficielle et sur la base de clichés.

Chevêche Athéna 2Avant de conclure, juste une remarque à propos d’une expression qui résonne étrangement à mes oreilles : « la dette de la Grèce envers l’Europe. » J’ai toujours vécu avec la conscience que c’est l’Europe qui a une dette envers la Grèce : un crédit qui court depuis plus de vingt-cinq siècles, des emprunts innombrables qui ne se calculent ni en drachmes ni en euros, mais dont l’exploitation a produit d’inestimables trésors.

Si, non seulement les hellénistes d’Europe, mais tous les philosophes, les architectes, les sculpteurs, les gens de théâtre, ainsi que tous ceux d’entre nous qui ne seraient pas tout à fait ce qu’ils sont, s’ils n’avaient un jour rencontré Ulysse, Achille, Œdipe, Antigone, Prométhée…, s’ils n’avaient entendu parler de Socrate, Platon, Aristote…, s’ils n’avaient contemplé la grâce des Hermès et des Aphrodite, la sérénité souriante des antiques koraï, la beauté lumineuse, souveraine sans arrogance du Parthénon – pour ne citer que quelques exemples parmi les plus fameux –, si tous les médecins en souvenir d’Hippocrate et jusqu’aux amoureux de la démocratie dont Athènes a été le berceau, si tous nous faisions nos comptes, peut-être devrions-nous reconnaître que c’est nous qui sommes débiteurs et que les milliards d’euros qui constituent la dette des Grecs ne sont rien en comparaison de celle que nous ne rembourserons jamais. Et ne disons rien de tous les trésors dont s’enorgueillissent nos musées et qui ont été pillés chez eux.

Catherine MARTIN,
petite sœur de Jésus (famille spirituelle de Charles de Foucauld)

La Croix du 3 octobre 2011, p. 31

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