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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Art et sagesse V

Prophétie et idole

Par son œuvre, l’artiste répond donc momentanément aux grandes nostalgies de l’homme. Il le fait grâce à une détermination qualitative qui a pu capter ces nostalgies et les orienter ; en ce sens, il est « prophète », parce qu’il explicite ce que ces nostalgies portent en elles-mêmes. Certes, le danger de l’œuvre d’art est de nous faire nous arrêter à une idole, à une image du divin. Mais ce danger disparaît quand nous saisissons que l’œuvre renvoie à une présence cachée, invisible et pourtant lumineuse, silencieuse et pourtant très forte : au moins à titre d’interrogation, elle appelle la découverte d’une Réalité existante première, d’une Personne première digne de réclamer notre adoration et notre contemplation.

L’œuvre, quand elle est vraiment spirituelle, ouvre donc une nouvelle recherche, éveille de multiples façons un désir de chercher la sagesse. N’est-ce pas pour cette raison que certaines formes de l’art contemporain ne veulent plus du réalisme de l’œuvre, de « l’idole » du divin que l’on découvre dans l’œuvre[1] ? S’il est vrai que le divin est au-delà de toute représentation, et s’il est salutaire de briser les formes convenues et devenues académiques, cela n’est pas à confondre avec le refus idéologique de toute détermination ni avec le scandale érigé en règle et auto-proclamé comme chef-d’œuvre artistique. C’est un fait que l’homme préfère parfois le vide et la négation de la représentation pour rester dans l’indétermination. Se contentant de la curiosité intéressée du touriste critique, il évite ainsi d’avoir à se demander de trop près qui il cherche et qui pourrait répondre en toute vérité à son désir d’absolu et à l’insatisfaction de sa vie et de ses multiples réalisations.

Ce premier passage des nostalgies affectives, qui demeurent indéterminées, à l’œuvre d’art, qui les détermine, est capital pour l’homme. Si l’art ne donne pas une réponse ultime aux désirs de l’homme, il est pourtant essentiel du point de vue éducatif (au très grand sens du terme), pour permettre un premier dépassement de l’immédiat : le dépassement vers ce qui est spirituel, mais dans le sensible, dans le visible lui-même. Hélas, souvent les hommes ne veulent pas d’un artiste qui déterminerait et expliciterait trop le sens de ses désirs, car cela dépasse la mesure commune. Il arrive que les hommes n’aiment pas qu’on leur rappelle qu’ils dépassent l’animal… Du point de vue de la recherche philosophique, Socrate lui-même a dû en porter les conséquences !

Au point de départ, les nostalgies restent dans le cœur de l’homme comme une grande interrogation. Car par elles-mêmes, elles ne nous disent pas ce qu’est l’absolu. Mais « en creux », elles nous font comprendre que l’homme ne peut se contenter de choses limitées, habituelles, horizontales, banales.

C’est donc devant cet appel vers l’absolu que nous trouvons le point de contact le plus profond entre l’art, qui réalise une œuvre, et la sagesse philosophique, qui cherche à découvrir et à contempler le Réalité existante première, seule capable en définitive d’éclairer ce désir et de le combler en lui donnant sa véritable signification, Celui que les traditions religieuses appellent Dieu.

Fr. Marie-Dominique Goutierre, csj

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. « A force de tout refuser et jusqu’à la tradition de son art, l’artiste contemporain se donne l’illusion de créer sa propre règle et finit par se croire Dieu » (Camus, Discours de Suède, Paris, Gallimard, 1958, p. 39-40). « L’hybris romantique d’un rapport direct avec le divin et qui se passe de la médiation de la nature, des choses, essaye désespérément de créer des objets remplis de sacré. Le plus souvent, ils n’obtiennent pas ces objets, mais seulement donnent à voir le pathos et l’angoisse où cette hybris les a plongés. Si on vise Dieu seul, on perd la terre et Dieu se cache. Si on vise aussi la terre, voire seulement la terre, on a quelque chance de voir se produire une épiphanie » (Alain Besançon, Aux sources de l’iconoclasme moderne, Comm. du 18 mars 1998 à l’Académie des Beaux-Arts, Paris, Palais de l’Institut, p. 12) ; voir id., L’image interdite. Une histoire intellectuelle de l’iconoclasme, Paris, Fayard, 1994.

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