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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Art et sagesse philosophique

Pour une réflexion philosophique sur l'art

La vocation originelle de la philosophie n’est pas autre que la recherche de la vérité s’élevant jusqu’à la sagesse; c'est ainsi qu'elle devient capable d’aider l’homme à répondre à cette interrogation essentielle : quel est le sens profond de ma vie et de ma personne ?

Dans cette perspective, y a-t-il place aujourd’hui pour une rencontre entre la philosophie et l’art ? De fait, dans les multiples formes de son génie artistique et à travers les oeuvres qui en sont le fruit, l’homme a montré qu’il sait exprimer cet intime désir de se dépasser, de s'ouvrir à un au-delà de lui-même. Les grands arts sont des voies par lesquelles la personne humaine exprime ses grandes aspirations. La philosophie, quant à elle, cherche, selon les modalités qui lui sont propres à répondre à ce désir de l’homme qui cherche la vérité et cherche à découvrir la finalité profonde de son être, de sa vie, de son esprit.

Cette « alliance » entre l’art et la philosophie est ancienne. Les Grecs l’ont bien montré ! Aristote, en philosophe, soulignait déjà que la poésie est plus philosophique que l’histoire... L’artiste, en effet, dans le langage qui est le sien (à la fois spirituel et sensible), saisit et exprime un absolu du cœur de l’homme : un certain universel humain. L’art éveille ainsi l’intelligence et le cœur de l’homme et le dispose à la recherche de la vérité. L’historien, lui, en reste à l’étude de faits passés contingents ; l’histoire ne peut donc être une sagesse et elle n’y éveille pas directement. Aujourd’hui, on réduit cependant souvent la philosophie à une histoire des idées, parfois même à une réflexion critique sur les limites et les défigurations de l’homme ! Alors elle n’est plus vraiment une sagesse…

Il est certain qu’une philosophie réaliste doit s’intéresser d’une façon particulière à l’activité artistique, d’abord parce qu’il s’agit d’une dimension caractéristique de l’homme. Or le philosophe est celui qui cherche la vérité sur l’homme dans toutes ses dimensions. Certes, l’homme ne se réduit pas à être un artiste : une philosophie réaliste comportera donc diverses parties qui se développeront à partir des grandes expériences humaines. Mais la philosophie de l’art est une partie essentielle de la philosophie ; elle cherche à comprendre le plus profondément possible l’expérience humaine de la réalisation d’une œuvre.

De plus, une authentique réflexion philosophique sur l’art est particulièrement importante aujourd’hui, dans la mesure où la plupart des idéologies exaltent l’art et le travail, allant jusqu’à réduire l’homme à la créativité, à l’efficacité ou à la liberté de « se construire » d’une façon purement subjective (il suffit de penser à l’idéologie nietzschéenne, au marxisme ou au nihilisme sartrien). Ces idéologies qui défigurent l’homme ne nous obligent-elles pas à nous renouveler et à reprendre la recherche de la vérité à sa source ? De cette façon, nous pourrons mieux comprendre pour lui-même l’homme artiste : l’homme qui, par son activité de réalisation d’une œuvre, est capable de transformer l’univers pour en faire un milieu humain, plus proche de sa sensibilité, de son intelligence et de son cœur.

De fait, l’œuvre d’art authentique porte en elle-même quelque chose qui vient de l’esprit humain ; à travers le sensible, elle exprime une intériorité spirituelle. Une œuvre d’art est donc capable d’éveiller en l’homme qui la reçoit une véritable intériorité. En ce sens elle est destinée à l’homme : l’artiste ne réalise pas son œuvre pour qu’elle soit conservée dans la vitrine d’un musée. Il la réalise parce qu’il « doit » la faire, parce qu’il porte en lui-même quelque chose qui demande d’être exprimé, réalisé dans une œuvre. Et cette œuvre est pour l’homme, car elle coopère à qualifier un milieu de vie : par elle, notre milieu de vie devient plus humain et nous aide à nous élever vers ce qui est en nous le plus spirituel. Les beaux-arts expriment bien à leur manière une aspiration de l’esprit humain : à partir d’une idée, fruit d’une inspiration artistique, ils se servent de la matière pour exprimer un contenu ou un appel venant de l’esprit humain.

Toute œuvre d’art authentique exprime donc la « victoire » de l’esprit sur la matière, le sensible, le physique, le corruptible. Dans l’art, l’homme se sert du sensible, de la matière, et l’ordonne par son intelligence et par ses mains. Il s’adresse ainsi à l’homme : à travers sa sensibilité, il touche l’esprit de l’homme, son âme spirituelle. Le peintre se sert des couleurs et exprime, à travers ce langage qui est le sien, la relation entre l’obscurité et la lumière, la victoire de la lumière sur les ténèbres ; il nous révèle ainsi ce qu’est la lumière. La musique nous conduit au silence et nous enseigne l’intériorité de la présence. L’architecture nous manifeste que notre corps est au cœur de l’univers physique ordonné. La sculpture nous enseigne la victoire de l’âme sur le corps. La danse, la victoire du mouvement vital sur le poids de la matière et sur la mort. La poésie révèle le secret de l’amour à travers l’extériorité du langage. Enfin, le théâtre dévoile surtout le sens de la destinée humaine à travers les luttes et le problème du mal dans lesquels se débat la liberté humaine.

Une œuvre d’art touche donc l’homme dans sa sensibilité et élève son intelligence et son cœur. C’est pourquoi l’activité artistique est spécifiquement humaine. Il n’y a pas d’art angélique : les anges sont des esprits purs qui contemplent Dieu, ils ne réalisent pas d’œuvres d’art. Quant aux animaux, ils construisent instinctivement leur habitat, mais il ne s’agit pas d’un art. L’homme, lui, transforme l’univers et l’ordonne d’une manière nouvelle par son intelligence. L’effort d’un artiste est donc toujours de « faire dire » à la matière quelque chose qui touche l’esprit. Par elle-même, la matière est corruptible ; elle est dans le devenir, pure puissance. Dans l’œuvre d’art, cette matière, par ses qualités, s’adresse à l’esprit de l’homme.

Si une œuvre d’art réalise cette alliance entre la matière et l’esprit, elle manifeste donc aussi quelque chose de la personne humaine. La personne humaine, en effet, est un tout : elle a une âme spirituelle et un corps. La personne humaine a une intelligence et une volonté, mais cet esprit est lié à un corps par lequel l’homme est en contact avec l’univers physique. L’alliance réalisée dans l’œuvre d’art entre l’esprit et la matière est donc typiquement humaine. C’est pourquoi nous pouvons dire que l’art est « la gloire de la personne humaine ». La gloire manifeste et proclame sa source. Dans un monde cassé où il est si difficile d’aimer et de découvrir la vérité, les œuvres d’art authentiques (et non pas les élucubrations d’un certain « art » contemporain) montrent encore que la personne humaine est un chef-d’œuvre : l’horizon du visible et de l’invisible.

D’autre part, quand le philosophe découvre l’existence d'une Personne première que les traditions religieuses appellent Dieu, il peut, dans la lumière de cette découverte, considérer de nouveau l’homme et l’univers physique Il peut alors se poser la question : pourquoi Dieu a-t-il créé un monde physique, pourquoi a-t-il placé l’homme dans ce monde ? Saint Thomas d’Aquin s’était demandé si Dieu avait créé l’univers le meilleur qui soit et répondait que Dieu aurait pu créer un univers meilleur. Nous pouvons donc peut-être affirmer que Dieu l’a créé ainsi pour que l’homme, par son art, puisse le perfectionner, le compléter et expliciter ce qui y est encore caché. L’art peut donc illuminer et compléter, achever la nature. Il explicite ainsi les qualités du monde physique. C’est cela la beauté : « splendeur de la forme ». C’est la qualité explicitée et magnifiée, éclatant en splendeur.

Dans un jugement de sagesse, nous pouvons donc dire que l’œuvre d’art manifeste la perfection que l’homme donne à l’univers physique en l’accomplissant, en l’achevant. Par conséquent, elle manifeste la délicatesse de Dieu qui laisse à l’homme le soin de perfectionner l’univers physique. En ce sens, Dante affirme que « l’œuvre d’art est petite-fille de Dieu » (Divine Comédie, Enfer, XI, 102-105). L’homme, créé par Dieu, vient de Dieu ; l’œuvre d’art, réalisée par l’homme, est petite-fille de Dieu. Elle manifeste ainsi la grandeur de l’homme et nous fait entrevoir quelque chose de la sagesse de Dieu.

Marie-Dominique Goutierre, csj

 

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