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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Art et sagesse III

La sagesse

Face à la domination des sciences, qui prétendent parfois régenter la vie de l’homme, et dans un monde cassé, la recherche du sens, du pourquoi de la vie humaine, de la « destinée » de l’homme, est plus urgente que jamais. C’est ce qui anime la sagesse philosophique. Celle-ci n’est pas autre chose que la recherche et la découverte par l’homme du pourquoi ultime de l’univers et de sa propre personne, de son être et de son esprit. Le caractère propre de la sagesse est bien de nous faire découvrir la vérité sur le sens ultime, la finalité de la vie et de l’existence humaine [1]. C’est pourquoi la philosophie devient authentiquement sagesse quand le philosophe, dans sa propre recherche de la vérité, s’interroge sur l’existence de l’Etre premier que les traditions religieuses appellent Dieu et, le découvrant comme son Créateur, cherche à le connaître et à avoir sur l’homme un nouveau regard à partir de là. La philosophie est donc sagesse en tant qu’elle est la connaissance du pourquoi ultime des choses, de l’homme à partir de la Cause première et ultime de toutes choses.

Sans nier la recherche du comment, la philosophie la situe donc dans la lumière du pourquoi et de la connaissance de ce qu’est l’homme : qui est l’homme ? Pourquoi vit-il, quel est le sens profond de sa vie ? Quelle est sa destinée, en vue de quoi mène-t-il sa vie ? Quel est son bonheur ? Et dans cette lumière, que signifie le devenir à parcourir pour y parvenir, quelle est la croissance de la vie humaine au milieu des luttes, des échecs et des victoires ? La philosophie n’est donc pas une spécialité : tout homme qui s’interroge sur le sens de sa vie peut comprendre l’enjeu de la recherche philosophique, parce que tout homme a une expérience humaine et se pose des questions sur le sens de sa vie. Tout homme a connu des joies et cherche un véritable bonheur, tout homme aussi vit certaines souffrances et a connu des échecs. Le problème est posé par les traditions religieuses, mais aussi par tous les artistes, et en définitive par la philosophie.

L’homme se dégrade quand il ne sait pas pourquoi il est, ou quand le conditionnement est tellement lourd, la souffrance tellement grande, qu’il ne sait plus ce pour quoi il est fait : alors il devient errant. L’accumulation quantitative du conditionnement, des limites et des échecs, peut aller tellement loin, qu’il n’arrive plus à émerger. La recherche de la sagesse exige bien un certain recul [2] : quand nous sommes plongés dans le devenir et la quantité d’une façon telle que le recul manque pour réfléchir profondément sur ce qui donne son sens à notre vie, nous devenons comme fous, des hommes « à double tête », selon l’expression de Parménide [3]. Il faut une certaine gratuité pour découvrir le sens de la sagesse. N’est-ce pas le premier lieu où l’art apprend quelque chose à l’homme ? L’art, qui dans sa fine pointe dépasse le devenir du travail, ne peut être perçu dans sa qualité que si nous avons un certain sens de la gratuité. Dans un monde quantitatif, l’art rappelle à l’homme qu’il doit s’arrêter pour connaître quelque chose gratuitement : il maintient en effet dans son cœur et dans son intelligence un dépassement de la quantité et de l’efficacité. L’art contribue donc à éveiller dans le cœur de l’homme le sens de la recherche de la sagesse, parce qu’il éduque le sens de la gratuité [4].

Fr. Marie-Dominique Goutierre, csj

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. « La plus dominante des sciences et celle qui commande le plus à ce qui est subordonné est celle qui connaît en vue de quoi chaque chose est accomplie ; cela, c’est le bien de chacun, et d’une manière générale, c’est [ce qui est] le meilleur dans la nature tout entière. (…) La sagesse doit donc être une connaissance contemplative des premiers principes et des premières causes ; et en effet, le bien, le “ce en vue de quoi”, est l’une des causes » (Aristote, Métaphysique, A, 2, 282 b 4-10).

[2]. C’est pourquoi pour Aristote les mathématiques, qui sont le premier éveil d’une connaissance spéculative au delà de l’utilité immédiate, ont pu naître en Egypte grâce à la caste sacerdotale qui avait des loisirs ! (Cf. Métaphysique, A, 1, 981 b 20 sq.). Il note aussi que « c’est par l’étonnement que les hommes, aujourd’hui comme au point de départ, commencent à philosopher » (Métaphysique, A, 2, 982 b 12).

[3]. « Ecarte-toi [de la voie] où errent des mortels dépourvus de savoir et à la double tête ; en effet, dans leur cœur, l’hésitation pilote un esprit oscillant : ils se laissent porter, sourds, aveugles et sots, foule inepte, pour qui être et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-même, et pour qui tout chemin retourne sur lui-même » (Parménide, De la nature, b vi).

[4]. « Tous les hommes désirent par nature connaître. L’amour des sensations en est le signe. En effet, celles-ci, en dehors de leur utilité, sont aimées pour elles-mêmes et, plus que les autres, celles [qui nous viennent] par les yeux. Car ce n’est pas seulement pour agir, mais c’est même lorsque nous ne nous apprêtons à rien faire, que nous choisissons de voir à l’encontre, pour ainsi dire, de tout le reste. La cause en est que, parmi les sensations, celle-ci [la vision] nous fait connaître le plus de [qualités] et nous montre des différences plus nombreuses » (Aristote, Métaphysique, A, 1, 980 a 21-27).

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