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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Art et sagesse II

qualité et gratuité

Il y a dans l’art et dans la philosophie un épanouissement de la connaissance qui dévoile une profondeur de l’intelligence humaine autre que ce que peuvent dire les sciences exactes ou humaines. Aujourd’hui, l’art véritable et la réflexion philosophique authentique (cherchant la sagesse) prennent sans doute une importance nouvelle, car leur rôle spécifique pour l’homme apparaît avec une netteté plus grande : le développement des sciences et des techniques oblige en quelque sorte l’artiste à être plus profondément artiste et le philosophe à chercher plus radicalement la sagesse.

Le rôle de l’artiste n’est-il pas d’abord de rappeler à l’homme qu’il est fait pour autre chose que pour dominer le monde par l’efficacité des techniques et la puissance de l’économie ? En effet, l’artiste a le sens de la qualité et de l’appel inscrit dans le cœur de l’homme à un dépassement de lui-même. L’artiste n’est-il pas un peu prophète aujourd’hui : ne doit-il pas proclamer l’appel du cœur de l’homme à redécouvrir une source pure, vraie, capable d’abreuver son cœur et son intelligence ? Il exprime parfois merveilleusement cette dimension. Evoquons rapidement à ce sujet deux artistes bien différents :

"La machine envahit terre et ciel, va aux profondeurs de la mer et jusqu’au désert, sans crainte de troubler l’air du matin. On va de plus en plus vite, on n’a même plus le temps de soupirer à l’instant de disparaître. L’art en ce siècle mécanique ne serait-il pas parfois le miracle ? Un savant a pu dire : « Il n’y a plus de mystère ». On peut être très savant et très sot en même temps. Tout est impondérable dans les régions spirituelles où s’aventure l’artiste, mais il y règne un ordre plus vrai que celui du contrôleur des poids et mesures. Le regard de Rembrandt vieux ou le masque de Beethoven aux yeux clos m’émeuvent autant qu’un siècle entier d’actions épiques. En fait, ce qui est beau reste caché et il en a toujours été ainsi. Il faut être digne de le chercher et de persévérer jusqu’à la mort pour le trouver. Il y aura toujours peine et tourment pour celui qui s’engage en cette quête mais aussi joie profonde et silencieuse" [1].

Texte qui met en lumière une distinction essentielle : celle de la quantité et de la qualité. Le domaine de la science est le mesurable, donc la quantité. L’art, quant à lui, demeure « caché », il y règne un ordre secret, plus vrai que celui du contrôleur des poids et mesures : un ordre qualitatif. La quantité ne nous dit que peu de chose de l’art. Quant à la sagesse philosophique, connaissance contemplative, elle est par excellence de l’ordre de la qualité. La sagesse est la qualité par excellence, car elle est l’habitus le plus profond que l’intelligence humaine puisse acquérir dans la recherche de la vérité.

Au delà du monde quantitatif, mesurable, efficace, des sciences et des techniques, l’art rappelle à l’homme une certaine gratuité. C’est pourquoi, pour Aragon,

"jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est plus profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais. Et nous sommes sans doute plusieurs à en avoir conscience, qui aurons le courage de maintenir, même dans le fracas de l’indignité, la véritable parole humaine, et son orchestre à faire pâlir les rossignols. A cette heure où la déraisonnable rime redevient la seule raison. Réconciliée avec le sens. Et pleine du sens comme un fruit mûr de son vin" [2].

L’art nous donne donc un autre sens, une autre signification des choses. Aujourd’hui, où l’homme est trop souvent humilié, dégradé, blessé, souffrant, perdu, n’est-il pas nécessaire de comprendre plus profondément le sens de l’art qui implique toujours une certaine gratuité ? La qualité est liée à la gratuité. La quantité, par contre, n’est jamais gratuite, parce qu’elle est mesurable, donc économiquement appréciable.

Fr. Marie-Dominique Goutierre, csj

© www.les-trois-sagesses.org


[1]. Rouault, Sur l’art et sur la vie, Paris, Denoël/Gonthier, 1971, p. 125.

[2]. Cité in : G. Sadoul, Poètes d’aujourd’hui, n 159, Paris, Seghers, p. 71. « Il y a un monde à conquérir autrement que par le canon/Un monde où jeter joyeusement votre gant dans la balance/Un monde où l’on peut appeler toutes les choses par leur nom/Il y a un monde à la taille de l’homme et de sa violence/Où tous les mots de l’homme entre la vie et la mort ont choisi/Je réclame dans ce monde-là, la place de la poésie » (Aragon, Les Poètes, p. 145).

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