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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

"Aimez la réalité!"

Philosophe, théologien, fondateur d’ordre, le père Marie-Dominique Philippe, dominicain, évoque son itinéraire intellectuel et spirituel dans un livre d’entretiens avec Frédéric Lenoir : « Les Trois Sagesses » (Fayard).`

 

Le Figaro : Il n’y a plus beaucoup de philosophes réalistes dans la ligne d’Aristote et de saint Thomas. Pourquoi ?

de-face2.jpgMarie-Dominique Philippe : Depuis Descartes, la philosophie occidentale est allée dans le sens de l’idéalisme. Elle est partie de l’expérience interne de la pensée qui affirme « je suis », et non plus de l’expérience externe des sens, qui permet de saisir la réalité existante et de dire : « ceci est ». On a mis en premier l’idée, donc le fonctionnement de la raison.

Et pourquoi pensez-vous qu’il vaut mieux partir de l’expérience externe ?

Parce qu’elle ne supprime pas l’expérience interne, alors que l’inverse n’est pas vrai. C’est toute la distinction que font Aristote et, à sa suite, saint Thomas, entre la raison et l’intelligence. La raison n’est qu’un mode de l’intelligence, qui, elle, comprend aussi la connaissance sensible, affective, contemplative.

Vous rappelez plaisamment le mot de Brunschvicg : « Mettez votre bon sens à la porte, nous allons philosopher ! » Mais vous ne voulez pas mettre le bon sens à la porte, ni les autres sens…

Non, car c’est par les sens que nous faisons l’expérience du monde et de l’autre, non par l’idée. Et c’est une expérience capitale. Si je suis un philosophe réaliste, c’est que je m’intéresse à l’homme tout entier, corps, esprit, âme, l’homme dans sa grande objectivité, dans son rapport avec l’univers, avec l’autre, avec la transcendance. La raison est un domaine très limité de l’homme. La plus haute expérience humaine, c’est la personne, et elle excède la raison. L’amour d’amitié, la « philia » grecque, qui permet à l’homme de rencontrer vraiment l’homme, de saisir en lui ce qu’il y a de plus profond, est au-delà de la raison. Il y a en nous quelque chose de plus radical que le rationnel, et qui cherche sa fin au-delà de tous les conditionnements.

En somme, vous nous dites : ne vous restreignez pas, ne vous privez pas de penser, de comprendre.

Mais oui.

À mes étudiants je dis : « Aimez la réalité ! Dans toutes ses dimensions. Contemplez-la, interrogez-la. »

Si on est fidèle à une recherche de vérité, on découvrira toujours quelque chose de nouveau. « Il y a de la joie à voir », dit Aristote. Philosopher, c’est regarder les choses comme si on ne les avait jamais vues. Il nous manque aujourd’hui l’amour du réel, il faudrait retrouver le sens de l’interrogation de la philosophie grecque. Socrate interrogeait. Vous connaissez le mot de Merleau-Ponty : « L’idéaliste n’interroge plus », il fait une philosophie du possible qui ne se mesure pas à la réalité existante.

Refuser le réel, n’est-ce pas une tendance profonde de l’esprit humain ?

Si bien sûr. L’homme a la faculté de comprendre et de faire. Aujourd’hui, nous sommes dans le règne du « facere », de l’efficacité, de la virtuosité, d’une technicité qui tend à essayer ce qui est possible, et à en juger selon des critères de réussite, sans référence aux finalités profondes de l’homme. C’est vrai aussi bien dans le domaine scientifique qu’artistique. Il y a un orgueil collectif, une volonté de transformer le monde plutôt que de le comprendre. Car il faut de l’humilité et de l’amour pour comprendre. L’intelligence est de l’ordre de l’amour. Le manque de réalisme et le manque d’amour sont liés, parce que ce qui maintient dans un réalisme, c’est d’aimer quelqu’un tel qu’il est. Cette réalité que je regarde, je ne l’ai pas faite : je dois l’accepter et la comprendre.

De quoi a-t-on peur ? Des questions ou des réponses ?

De la difficulté, je pense. On craint de se donner à fond, on économise ses efforts, on est fatigué. Il y a aujourd’hui une extension du savoir qui nous écrase sous le poids de la quantité. Alors on s’en tient à un savoir descriptif : on voit les événements comme sur un écran de cinéma ou de télévision, sans pouvoir les situer par rapport à la finalité de l’homme. On est encombré de fausses connaissances qui sont du domaine de l’opinion et de la mode et qui ne nous éclairent pas parce qu’on est incapable de les ordonner à une fin. Le propre de la sagesse c’est de découvrir un ordre.

Quel peut être le point de contact entre le philosophe réaliste et une société qui vit dans l’abstraction des mots et des images ?

Un philosophe pur ne pourrait que s’isoler, pour garder l’intelligence limpide et préserver les exigences de la recherche de la vérité.

Mais si l’on est chrétien, on ne peut pas se couper des hommes. On les aime et on cherche à les aider. La sagesse philosophique peut se mettre à l’écart. Mais la sagesse chrétienne commande de donner sa vie pour les autres.

 

Propos recueillis par Marie-Noëlle Tranchant

In : Le Figaro du 7 Mars 1995

© Le Figaro
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