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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

A propos du Contra Averroistas de saint Thomas d'Aquin (VI)

Et Averroès ?

Qu’en est-il de l’intellect et de la connaissance illuminative chez Averroès? À l’opposé de Thomas, Averroès pose la conjonction de l’Intelligence agente séparée (c’est-à-dire immatérielle) avec l’intellect humain. De plus, parce que « son propos est de restaurer une cosmologie qui soit dans le pur esprit d’Aristote(1) », Averroès reproche à Avicenne d’avoir intercalé entre la pure Intelligence séparée et l’orbe céleste l’anima caelestis. En aucun cas, cette sorte d’« énergie motrice » qui dit le désir qu’a l’orbe pour l’intelligence séparée, n’est une âme. En critiquant Avicenne, c’est la possibilité d’une identification entre la doctrine immanentiste et celle créationniste qui est rejetée. Pour Averroès, il n’y a pas de « cause créatrice ». « S’il existe une hiérarchie dans la cosmologie », et il en existe une, « c’est parce que le moteur de chaque orbe désire non seulement l’Intelligence particulière à son Ciel, mais désire également l’Intelligence suprême. Celle-ci peut alors en être dite la cause, non point comme cause émanatrice, mais au sens de ce qui est compris (intelligé) est cause de ce qui le comprend, c’est-à-dire cause finale ». Il y a donc hiérarchie parce que chaque être comprend à sa manière la substance intelligente, mais « ni création ni procession successive ; il y a simultanéité dans un commencement éternel ».

Si Averroès n’est pas « thomiste » en matière d’argument créationniste, il l’est en matière de définition de la « forme ». À l’opposé d’Avicenne, qui reste en cela platonicien, l’intelligence agente n’est pas dator formarum : « les formes ne sont pas des réalités idéales extrinsèques à leur matière. Ce n’est pas l’agent qui les y insère ; la matière a en elle-même en puissance ses innombrables formes ; celles-ci lui sont inhérentes ». Averroès « maintient l’idée d’une intelligence séparée mais refuse l’idée que l’intelligence humaine en puissance soit une simple complexion organique ». « Cette intelligence en puissance, dont l’indépendance à l’égard de la complexion organique est affirmée contre Alexandre d’Aphrodise, n’est pas pour autant celle de l’individu personnel. À celui-ci, en tant que tel, ne reste qu’une disposition à recevoir les intelligibles, et cette disposition disparaîtra avec l’existence du corps. […]. Averroès accepte que la matière soit le principe d’individuation. Dès lors, l’individuel s’identifie au corruptible, l’immortalité ne peut être que générique ». Thèse proprement inacceptable pour Thomas qui ne peut renier l’incorruptibilité des âmes particulières.

La grande question du libre arbitre

Par ailleurs, en matière d’illumination, la différence entre les deux théologiens philosophes est également très forte. Chez Thomas, l’illumination correspond à la possession par l’âme humaine d’un intellect agent. Chaque individu se voit accordé un intellect agent sans que ce dernier soit une entité spirituelle séparée. Elle est donc le signe d’une individuation par l’intellect agent et non le signe d’une absence d’intellect agent chez l’âme humaine. Chez Averroès, l’intellect hylique de l’homme n’a pas, ab initio, la possibilité de percevoir l’intelligence agente. Il doit devenir intellect en acte, autrement dit en s’unissant à l’intelligence agente, ce n’est finalement que l’intelligence agente qui se perçoit elle-même en se particularisant momentanément dans une âme humaine. La question du libre arbitre est évidemment sous-jacente car si l’intellect dépend d’un tiers comment assurer que les actes posés soient libres ? La responsabilité de tout être est alors remise en cause. Dieu est Père, nous enseigne la foi catholique, et donc respecte notre liberté jusqu’au point inouï de pouvoir même affirmer qu’il n’existe pas !

Toute la finalité et par conséquence la causalité sont remises en question : la philosophie contemporaine est là pour nous marteler leur inanité. Il est temps d’en prendre acte et de profiter d’un dialogue renouvelé avec les grandes religions pour faire le point sur la « philosophie du soupçon » qui nous alimente depuis des années.

Jacques Vauthier

© www.les-trois-sagesses.org

 

(1)Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard/Folio, 1986, pp. 336-348. Les citations qui suivent (jusqu’à « âme humaine ) renvoient à cet extrait

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