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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

A propos du Contra Averroistas de saint Thomas d'Aquin (V)

Existence et essence

Pour Thomas, « l’expérience sensible nous apprend qu’il existe des êtres qui existent par soi, chacun défini par l’essence, ou quiddité, qui le détermine à être ce qu’il est (1) ». Là où Thomas dépasse Aristote, c’est qu’en bon chrétien il ne se satisfait pas de savoir ce qui définit l’être, ce qui l’intéresse c’est qu’il existe. C’est le défi, sous-entendu, de la Création et de l’Incarnation. En cela, l’essence seule ne peut dire l’être, il faut la composition de l’essence et de l’existence, qui s’identifient par ailleurs uniquement en Dieu. C’est pourquoi, il ne peut considérer que l’âme humaine est une intelligence séparée du corps. Cela contredirait sa doctrine existentialiste. Néanmoins, il ne s’agit pas de renier sur l’incorruptibilité de l’âme : l’âme survit au corps mais elle est la « forme du corps » ; elle est liée au corps tout aussi intrinsèquement que la forme à la matière. En ce sens, le lieu naturel de l’âme humaine n’est pas la « patrie supracéleste » de la doctrine des Idées platonicienne : liée au corps, l’âme n’est pas en « exil » ; elle n’a pas à effectuer de « retour » pour être ce qu’elle doit être. Au contraire, sa naturalité est dans son acte d’exister. Quant à l’intellect, il ne « contient pas actuellement les intelligibles mais il est capable de les recevoir (intellect possible, ou passif) ; d’autre part, il peut les dégager des phantasmes, qui sont les simulacres des choses, images sensibles qui résultent de la sensation. On parle en ce dernier sens d’un intellect agent ; c’est lui qui est l’élément actif de la connaissance, une lumière intellectuelle qui participe de la lumière incréée où résident les essences éternelles. C’est de cette façon seulement que l’on peut parler d’illumination : dire que l’âme humaine est illuminée par Dieu, c’est dire qu’elle en a reçu un intellect agent, capable de faire passer à l’acte l’intelligible qui est en puissance dans le sensible. Sans la présence de ce dernier, l’intellect ne peut rien connaître : il a bien en lui les principes premiers, germes des sciences, mais en puissance seulement ; il ne les conçoit qu’à partir de l’expérience, encore qu’il les conçoive alors immédiatement. L’homme ne connaît donc ni par des espèces naturellement présentes en son âme, ni par des espèces qui s’écoulent de formes séparées : nul a priori n’est admis, toute connaissance résulte de l’expérience sensible ».

Aristote et Saint Thomas

Il ne s’agit donc pas pour Thomas de vouer aux gémonies ses contradicteurs mais de les mettre « rationnellement » en défaut. Le défi est dans l’argumentation, plus valeureuse encore, plus efficace, plus opérante que celles jamais formulées par les autres penseurs. Il conviendrait donc de reprendre cette disputatio où un certain panache est présent dans le fait de vouloir strictement disputer et de ne pas se réfugier derrière la morale chrétienne qui consisterait à invalider les positions averroïstes d’un simple revers de main, en prétextant qu’elles sont tout simplement contraires à la conception du salut chrétien…

Du panache et de la méthode : il s’agit de faire retour au corpus aristotélicien, de faire parler Aristote lui-même et de rappeler à ceux qui se targuent de l’avoir lu, le sens et la signification véritables de ses thèses philosophiques. L’art de la citation est donc, chez Thomas, purement argumentatif, quasi intrinsèque dans le sens où la citation ne vient pas illustrer un propos mais initier l’argumentation. On commence par elle, on s’accompagne d’elle, on conclut par elle, et parfois on la dépasse. Aristote est là de bout en bout, travaillé par Thomas de l’intérieur : à chaque fois, l’Aquinate prend soin de déchiffrer les propos du Stagirite, de séparer la rhétorique de la démonstration, en d’autres termes de libérer la dynamique de la dialectique aristotélicienne. Aristote est donc pour Thomas l’outil spéculatif par excellence, argumentatif, dialectique, son instrument méthodologique. On ne fait retour à Aristote que pour mieux contrer Averroès et surtout les averroïstes (et Thomas a bien vu la différence), et par ailleurs « densifier », « articuler » la démarche thomiste, en tant que telle. Il accepte « entièrement l’ontologie et la théorie de la connaissance aristotéliciennes (2) » (c’est ce que l’on peut lire notamment dans le De unitate par rapport aux thèses sur l’intellect, l’âme, le corps) mais il leur donne « un sens nouveau en les intégrant à une théologie qui assimile en outre tout ce qui, du platonisme, est exigé par la foi chrétienne, transmis d’ailleurs par des saints comme Augustin et Denys, et compatible d’autre part avec la philosophie d’Aristote ». La philosophie thomiste, rappelons-le, est l’héritage combiné de la parole des philosophes et des saints ; telle est la gageure. En ce qui concerne Platon et la tendance augustinienne, Thomas reste de leur côté tant qu’il le peut mais « la préférence accordée à Aristote exclut radicalement toute possibilité de connaissance a priori, d’intuition intellectuelle ; du point de vue strictement philosophique, le thomisme ne peut convenir à ceux qui admettent une vue des essences ». Etienne Gilson qualifiera ce choix thomiste qui consiste à préférer Aristote à Platon de « décision philosophique pure ». Ce que refuse Thomas de toutes ses forces, à l’instar d’Aristote, c’est la « doctrine des Idées » platonicienne qui fait « refluer dans un monde ouvert au seul entendement toute l’intelligibilité, toute l’efficace, refusées aux choses de ce monde ». Partant, rompre avec le platonisme c’est « poser que les objets naturels, les causes secondes en langage théologique, ont une consistance et une action réelles ; et encore, qu’elles sont intelligibles pour l’homme, qu’elles sont même seules intelligibles – que la quiddité de la chose matérielle est l’objet naturel de l’entendement humain, qui, doué d’activité propre comme toute cause seconde, est capable de connaître sans qu’intervienne quelque illumination ».

 

(A suivre)

Jacques Vauthier

© www.les-trois-sagesses.org


(1) Brice Parain (Dir.), Histoire de la philosophie, 1. Orient – Antiquité – Moyen Âge, Gallimard, « Encyclopédie de la pléiade », 1969, pp. 1413-1422. Les citations qui suivent (jusqu’à « résulte de l’expérience sensible ») renvoient à cet extrait.

(2) Brice Parain (Dir.), Histoire de la philosophie, 1. Orient – Antiquité – Moyen Âge, Gallimard, « Encyclopédie de la pléiade », 1969, pp. 1413-1422.

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