Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Testament silencieux

Testament silencieux

Nous fêtons aujourd'hui, 26 août 2016, le dixième anniversaire du départ du Père Marie-Dominique Philippe vers le Père. On lui demandait en 1992 comment il aimerait mourir. Voici la réponse qu'il donnait alors: "Comme Marie. Tout offert, par pur amour, en donnant tout, dans une pauvreté radicale, c’est-à-dire sans gloire humaine, car elle est, avec l’orgueil, le plus grand obstacle à l’amour"... Et le père Philippe aimait à parler souvent du testament de Marie pour nous...

 

Dans ce dernier moment [de sa vie terrestre], Marie est toute proche de Jésus ; dans la croissance de son amour, elle rejoint l’intensité d’amour du Cœur de Jésus. On peut dire qu’il n’y a pas, malgré les apparences, deux termes de pèlerinage aussi semblables. La différence, c’est que Marie glorifie le Père par Jésus, alors que Jésus glorifie le Père immédiatement. Mais tous les deux glorifient le Père en offrant leur vie. Nous pouvons en effet être sûrs que Marie a offert sa vie pour glorifier le Père comme Jésus et pour glorifier Jésus, pour que Jésus en son plérome[1] vive de la même gloire que le Père. Et en offrant sa vie pour glorifier le Père, elle est toute semblable à Jésus.

Il y a donc entre ces deux offrandes une unité profonde ; et cependant, il y a une diversité totale : Jésus est mort physiquement d’une manière violente (la mort physique est « mort » au sens le plus fort quand elle est violente), et il est martyr, martyr d’amour : il offre sa vie librement, assumant dans son amour toute la violence que les hommes exercent sur lui. Si Marie a connu la mort physique, c’est une « dormition », c’est-à-dire une mort extraordinairement paisible ; la plus paisible de toutes les morts, la plus enveloppée d’amour. Tout est offert, tout est brûlé. C’est donc l’inverse de la mort de Jésus, qui se réalise dans la violence et le vacarme. Il suffit de lire les Evangiles : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la Croix ! »[2] C’est terrible de dire cela à un crucifié, à quelqu’un qui est complètement désarmé, et à Jésus qui est le Fils de Dieu. A la Croix, il n’y a pas eu beaucoup de silence extérieur. Il y a eu le silence intérieur du cœur de Marie, mais à l’extérieur c’était le vacarme. Les soldats ont bavardé, s’occupant de savoir qui aurait la robe sans couture, l’héritage du Christ. L’héritage matériel du Christ, ce sont les soldats qui l’ont pris. Ils l’ont volé : cela ne leur appartenait pas. Mais à travers ce vacarme de la Croix, il y a le silence de Marie, le silence du cœur de Jean, le silence du Cœur de Jésus.

Marie, elle, quitte cette terre dans le silence le plus grand qui soit, un silence gardé par Jean. Jean est gardien du silence, plus encore que Joseph, puisque d’une façon ultime. C’est un des grands caractères de Jean : il ne bavarde pas. Il garde la parole de Dieu, la parole de Jésus que Marie lui a transmise.  Il la garde avec amour. Il ne veut qu’une seule chose : que cette parole prenne tout son cœur. Et on voit dans la Première Epître que cette parole prend tout en lui[3]. Il faut donc demander à saint Jean de vivre ce mystère de la Dormition de Marie, de cette mort si paisible, si aimante, si brûlante d’amour, dans laquelle Marie quitte cette terre parce qu’elle est totalement prise, saisie par l’attraction du Père.

C’est là que nous devons comprendre le testament de Marie pour nous. Il y a nécessairement un testament de Marie : elle ne peut pas nous avoir oubliés. Mais, chose très extraordinaire, il n’y a rien d’écrit. Il n’y a pas d’écrit de la Sainte Vierge. Et si peu de paroles ! A partir de la Croix, à partir du mystère de la Pentecôte, toute sa vie est cachée dans le cœur de Jean. C’est peut-être cela qu’on doit découvrir comme testament : le testament d’une mère, et d’une mère qui veut enfoncer ses enfants dans le silence. Seule Marie nous apprend le silence. C’est elle qui nous apprend à être vraiment silencieux, d’une façon tout à fait divine. On est silencieux quand on porte un secret. Quand on ne porte pas de secret, on a envie de bavarder avec tout le monde. Mais dès que l’on porte un secret, des zones de silence se font en nous, de plus en plus profondes. C’est Marie qui nous introduit dans ces zones de silence en déposant en nous le secret de Jésus sur nous, le secret du Père sur nous, son secret. Et son secret, c’est que nous devons vivre dans une soif brûlante d’aimer. Un secret véritable, c’est toujours du feu. Et le grand secret, c’est la soif du Cœur de Jésus. C’est le dernier mot de Jésus, adressé à Marie, qui est pour elle un testament : « J’ai soif. »[4] C’est cette soif que Marie a reçue avec tout son amour, dans la pauvreté, sachant qu’elle ne pouvait répondre à cette soif que par la grâce du Christ, que par la grâce de l’Esprit Saint : son amour, son amour humain, était incapable de répondre à cette soif ; et son amour divin dépend totalement de Jésus. Marie ne peut donc répondre à la soif du Christ que par Jésus : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. »[5] Quand on entend le cri de soif du Christ au plus intime de son cœur, comme Marie l’a entendu, on comprend immédiatement : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » C’est vrai : on entend le cri de soif, on le porte dans son cœur, mais on ne peut pas répondre. On en est incapable. C’est ce cri de soif qui a pris possession du cœur de Marie, et Marie veut nous faire comprendre que c’est pour elle l’unique testament. Le cri de soif que Jésus adresse à Marie et à Jean, c’est le testament de Jésus pour Marie et pour Jean : ils sont liés dans cette soif. Ce qui noue notre cœur au cœur de Marie, c’est de vivre cette soif du Cœur de Jésus, cet appel ultime du Cœur de Jésus. Et c’est grâce à cet appel ultime que le silence s’introduit en nous ; le vrai silence, le silence divin, ce silence d’amour qui fait qu’on est entièrement pris et qu’on ne peut vivre que de cela. Tout le reste semble tellement secondaire ! Plus on s’approche du terme, plus il faut que ce cri de soif de Jésus s’empare de tout en nous et fasse que tout le reste devienne insupportable. De fait, c’est insupportable ; on l’accepte parce que Marie nous le demande, parce que Jésus nous le demande, mais c’est insupportable. On n’a qu’un seul désir : vivre de cette soif du Cœur de Jésus. C’est cela le secret de Marie, le testament de Marie.

 

Marie-Dominique Philippe, OP, extrait de Le testament de Marie, conférence du 15 août 1986, publiée dans L'étoile du matin, Fayard, p. 141 sq.

 


[1] Eph 1,23; 4,13; Col 1,19.

[2] Cf. Mt 27,39-44; Mc 15,29-32.

[3] « Celui qui garde sa parole, c’est en lui vraiment que l’amour de Dieu est accompli »  (1 Jn 2,5).

[4] Jn 19,28.

[5] Jn 15,5.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Les trois sagesses


Voir le profil de Les trois sagesses sur le portail Overblog

Commenter cet article