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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Marie et l'Esprit Saint, IV

Marie et l'Esprit Saint, IV

Si on comprend cela, on voit mieux comment Marie est l’instrument par excellence de l’Esprit Saint, et que l’Esprit Saint veut qu’elle exerce sur nous ce rôle de Mère, c’est-à-dire : que nous soyons enfantés à la grâce en elle et par elle ; par l’Esprit Saint, certes, mais par l’Esprit Saint se servant de Marie. C’est à l’intérieur du mystère de l’Immaculée Conception que nous naissons à la vie divine, sous l’action de l’Esprit Saint et de Marie. Voilà ce que signifie « naître de l’Esprit et de l’eau[1] ». Nous naissons grâce à l’action de l’Esprit Saint et à l’action actuelle de Marie sur nous – l’Esprit Saint se servant d’elle comme d’une mère et voulant qu’elle soit Mère de notre grâce. L’Esprit Saint se sert d’elle pour que nous naissions actuellement à la vie divine, que nous naissions immaculés – non pas par nous-mêmes, puisqu’en nous il y a toujours les conséquences du péché, mais en elle. Nous pouvons dire en vérité que, par elle, nous naissons immaculés à cette vie divine, pour l’éternité[2], dès maintenant. Certes, ce ne sera parfaitement réalisé que dans le ciel, parce que tant que nous sommes sur la terre, il y a toujours des « lendemains » de la grâce ! On le sait bien : il y a un premier moment de la grâce qui est merveilleux, mais cela ne dure pas et, bien souvent, nous ne vivons pas de la grâce avec la même intensité et la même force : les conséquences du péché originel réapparaissent et reprennent le dessus. Si Dieu permet cela, c’est tout simplement pour nous humilier, pour nous appauvrir et pour que nous puissions demander à Marie d’être encore plus présente et d’agir d’une manière encore plus forte, parce que nous comprenons que, sans elle, nous ne pouvons rien faire ; et que, si elle n’est plus là pour nous faire naître à cette vie divine, immédiatement nous retombons sous le poids des conséquences du péché. C’est donc avec Marie, non pas seulement par son intercession, mais par sa maternité dans l’ordre de la grâce, que nous naissons à cette vie divine, dans son cœur immaculé, dans la ferveur de son cœur immaculé.

Cette naissance et cette conception doivent être de plus en plus actuelles. Tout notre effort de vie contemplative, tout notre effort d’oraison, doit tendre à nous faire vivre dans cette unité, à nous faire vivre ce mystère de notre naissance actuelle à cette vie d’enfant de Dieu dans la pureté absolue du cœur de Marie et dans la ferveur de son amour. Notre grâce est chrétienne, et elle est liée à celle de Marie. En ce sens on peut dire qu’elle est « mariale », en comprenant bien ce que cela veut dire : on peut parler d’un mode « marial » de la grâce, du fait que nous naissons à notre vie divine en elle[3].

L’Esprit Saint nous fait comprendre cela. Il se sert de Marie pour nous introduire plus immédiatement et plus divinement dans son mystère, dans le mystère du Cœur de Jésus, dans le mystère de la Source première qui est le Père : in sinu Patris[4]. Notre vie contemplative consiste à vivre actuellement dans l’amour (certes dans la foi et l’espérance, mais en les assumant pour vivre pleinement dans l’amour) de ce que nous vivrons éternellement – autrement dit, à anticiper la vision béatifique. Dans la vision béatifique, ce sera dans la lumière que nous naîtrons éternellement de l’Esprit Saint et de Marie ; que nous naîtrons immaculés en elle, sans aucune possibilité de retour en arrière, puisque, à ce moment-là, toutes les conséquences du péché et le péché lui-même auront disparu. Dieu « essuiera toute larme de nos yeux[5] » et nous mettra dans la joie, dans la plénitude de la joie. C’est pour cela que ce qu’il y a de plus intime dans la contemplation nous met dans cette joie, dans cette joie anticipée du ciel. Nous sommes à l’unisson du cœur de Marie, et nous vivons avec elle cette naissance dans l’Esprit Saint, dans son amour. Il faut que nous comprenions de plus en plus, dans cette expérience intérieure, comment il doit y avoir, par notre désir et notre soif de contemplation, cette anticipation de ce que nous vivrons un jour éternellement. Là, l’action de Marie est très forte.

Pour saint Thomas, les noces de Cana expriment symboliquement les noces de notre âme avec Jésus, les noces de l’Église, de la Jérusalem céleste avec l’Agneau[6]. Le mystère de la béatitude à laquelle nous sommes appelés s’exprime à la fois par le symbolisme de la vision (béatifique) et par celui des noces ; et il faut toujours corriger un des symbolismes par l’autre. Le symbolisme est différent selon l’analogie – celle de la vision et celle des noces –, puisque d’un côté c’est une analogie propre (la vision), et de l’autre une analogie métaphorique (les noces). Mais du point de vue symbolique les deux se tiennent, et nous devons comprendre que c’est toujours dans cette perspective-là que nous devons saisir ce qu’est notre oraison : elle est une anticipation de la vision béatifique (saint Thomas le dit clairement[7]) et elle consiste à vivre ce qui est symboliquement représenté par les noces de Cana. Or, à ces noces, Marie est toujours invitée ; elle y est présente, nous dit saint Thomas, « en qualité de conseillère des noces, car c’est par son intercession que nous sommes unis au Christ par la grâce[8] ». Si donc Marie est toujours invitée, cela veut dire que l’Esprit Saint l’a invitée. Si nous, nous l’oublions, l’Esprit Saint, lui, l’invite toujours et lui demande d’être là, puisqu’il ne veut pas agir sans elle, qu’il agit toujours avec elle. Nous devons reconnaître cette délicatesse merveilleuse qu’il a, de nous cacher dans le Cœur blessé de l’Agneau par Marie. Elle nous y dépose dans la pauvreté, le dépouillement, pour qu’il n’y ait plus que la flamme d’amour, que le feu d’amour de l’Esprit Saint, qu’il n’y ait plus que cela. C’est ce mystère-là que nous devons vivre.

[Nous devons] avoir cette soif de contemplation, cette soif d’oraison, ce désir intense d’anticiper ce que nous vivrons un jour dans la vision béatifique ; et de faire que toute notre vie soit tendue vers cela. Notre vie n’a d’intérêt que par là. Autrement, ce n’est pas la peine. Le rôle premier de Marie est d’être la Mère de notre oraison, la médiatrice de notre oraison, de notre contemplation. Et elle veut hâter l’heure. Grâce à elle, nous n’avons pas à nous inquiéter ni à nous demander si nous en sommes dignes ou pas dignes, à nous demander si nous avons un tempérament contemplatif ou un tempérament actif, si nous avons un intellect spéculatif suffisamment développé pour entrer dans la contemplation. Il y a autant de distance entre celui qui s’adonne aux plus grandes contemplations métaphysiques et l’oraison, qu’entre celui qui travaille matériellement et la contemplation. Il y a le même « infini ». Le tout, c’est de s’y préparer en faisant la volonté de Dieu. C’est cela qui est merveilleux. Si c’est la volonté de Dieu que vous fassiez de la métaphysique et que vous n’en fassiez pas, il y aura un barrage, vous n’entrerez pas dans l’oraison. Mais Dieu ne vous demande pas : « Est-ce que vous avez bien compris ? » Dieu ne fait jamais passer d’examens. Il demande qu’on soit attentif ; il demande qu’on ait soif, qu’on ait un grand désir, et qu’on fasse tout ce qu’on peut pour maintenir ce désir ; qu’on ne perde pas de temps, qu’on soit là, attentif. Cela, il y tient beaucoup, parce que c’est cela, être une « âme de bonne volonté ». Ce n’est pas celui qui a saisi pleinement tel ou tel principe métaphysique qui est une âme de bonne volonté. Il peut l’être, heureusement ; mais il ne l’est pas à cause de cela. L’âme de bonne volonté, c’est justement celui qui désire se conformer pleinement et totalement à la volonté de Dieu. Et si quelqu’un a des capacités particulières dans l’ordre du travail manuel et qu’on lui demande de développer ses capacités et de se rappeler toutes les techniques qu’il connaît pour faire quelque chose de parfait, s’il le fait avec docilité pour accomplir la volonté de Dieu, celui-là se dispose à l’oraison parce qu’il agit en « âme de bonne volonté ».

(A suivre)

 

Marie-Dominique Philippe, OP, in: L'étoile du matin, Fayard.

 


[1] Cf. Jn 3,5.

[2] « Il nous a élus en lui, dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour… » (Col 1,4).

[3] Cf. Traité de la vraie dévotion, § 32 : « Si un membre du corps mystique de Jésus-Christ, c’est-à-dire un prédestiné, naissait d’une autre mère que Marie qui a produit le chef , ce ne serait pas un prédestiné, ni un membre de Jésus-Christ, mais un monstre ans l’ordre de la grâce ». Voir aussi Le secret de Marie, § 12.

[4] Jn 1,18.

[5] Ap 7,17 et 21,4 ; Is 25, 8.

[6] Cf. Ap ch. 21.

[7] Voir (entre autres) Somme théologique, II-II, q. 180, a. 4, c.

[8] Commentaires sur l’Évangile de saint Jean, 2, n° 343. Consiliatrix, ou Conciliatrix, a ici un sens très fort: dans ces noces, Marie est vraiment «médiatrice».

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