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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Miséricordieux comme le Père

S'adapter?

S'adapter?

Jésus est d’une lucidité parfaite dans sa miséricorde, et il exige de nous cette lucidité pour que nous aimions celui qui est dans la misère en ce qu’il a de meilleur, tel que Dieu l’aime. Le geste de la miséricorde ne consiste pas à simplement donner tout ce qu’on a, et à le donner à droite et à gauche, indistinctement. Ce n’est pas la miséricorde, cela ! La miséricorde est un lien personnel avec celui qui souffre, en vue de l’aider à sortir de sa misère, de l’aider à se remettre debout et à repartir – sinon, ce n’est plus de la miséricorde, mais de la faiblesse.

Il faut être attentif à cette caricature de la miséricorde. Il peut en effet y avoir de la faiblesse, et la faiblesse n’est pas un véritable amour. C’est très bien de pleurer avec ceux qui pleurent ; il faut le faire. Mais il faut pleurer avec ceux qui pleurent pour les aider à retrouver la joie. Pleurer avec ceux qui pleurent, tout simplement pour qu’il y en ait deux qui pleurent, cela n’avance à rien ! Il faut au contraire aider les autres à sortir de leur misère pour qu’ils soient de nouveau eux-mêmes et qu’ils soient libres.

La miséricorde implique de notre part cette attitude que Dieu nous enseigne à travers le mystère de l’Incarnation, et qui consiste à être tout proche de ceux qui sont dans la misère, à être le plus proche possible d’eux, à être « semblable à ses frères »[1]. Nous rejoignons ici une attitude que nous connaissons bien aujourd’hui et dont on parle un peu trop, sur tous les tons : « s’adapter ». L’adaptation doit être comprise dans la lumière de la béatitude de la miséricorde. Il est tout à fait vrai qu’un être miséricordieux se fait le plus proche possible de celui qui souffre. Dieu a voulu devenir semblable à nous. Voilà sa grande miséricorde ; il a voulu être semblable au pécheur[2], descendre le plus bas possible, prendre la situation du plus pauvre et du plus misérable. Sa miséricorde va jusque-là. Or nous devons « suivre l’Agneau partout où il va »[3] ; nous devons donc suivre l’Agneau dans sa miséricorde et être le plus proches possible du misérable. C’est cela que le Concile Vatican II nous rappelle. Mais comprenons bien – et Paul VI nous a avertis qu’il fallait être très attentif à cela – que la miséricorde consiste à relever le misérable et à le remettre dans la lumière de la vérité. Etre miséricordieux en devenant aveugle pour suivre ceux qui sont aveugles, c’est exactement comme pleurer avec ceux qui pleurent en ne faisant rien pour les aider. Devenir aveugle parce que quantité d’hommes sont aveugles, ne voient rien, sont dans l’erreur, et par le fait même se mettre dans l’erreur pour être avec eux, c’est une fausse miséricorde, une caricature de la miséricorde.

N’oubliez pas que le démon est habile, et qu’il ne peut pas supporter la miséricorde. Il essaie donc par tous les moyens de la défigurer. La béatitude de la miséricorde est peut-être la béatitude la plus caricaturée par le démon, parce que c’est celle qui est la plus « divine ». N’est-ce pas celle qui nous met le plus près du cœur de l’Agneau ? C’est pourquoi elle est celle que le démon caricature le plus, d’une manière invraisemblable ! J’y insiste encore : prétendre que pour être tout proche des autres, il faut rester à leur niveau sans essayer de les sortir de leur erreur, c’est contraire à la miséricorde. La miséricorde demande d’être compatissant, c’est vrai ; il faut donc être tout proche de ceux qui pâtissent, de ceux qui n’en peuvent plus, de ceux qui pleurent, et comprendre la dignité de leurs pleurs, de leur souffrance ; mais il faut les faire sortir de cela. La miséricorde, c’est la victoire de l’amour au-delà de la souffrance, au-delà de la tristesse ; c’est la victoire de l’amour qui relève l’autre. Jésus, à la Croix, a accepté de porter l’iniquité du monde pour sauver le monde. Il a accepté de prendre sur lui toute la misère du monde, toute la détresse des pécheurs, et à l’Agonie il l’a vécue totalement, mais pour donner la lumière de vérité, pour donner un nouvel amour, pour sauver et faire entrer dans le Royaume de Dieu. Encore une fois, si la miséricorde consiste uniquement à nous mettre au même niveau que les autres, à nous aplatir pour descendre le plus bas possible, ce n’est plus la miséricorde divine, c’est tout simplement une faiblesse, une caricature de la miséricorde.

La miséricorde étant ce qu’il y a de plus profond dans notre cœur d’homme créé à l’image de Dieu, le démon s’acharne à la détruire ; car il sait que lorsqu’on a détruit dans le cœur de l’homme cette capacité de miséricorde, on a détruit en l’homme l’image de Dieu. Or on peut détruire cette capacité de miséricorde de deux manières : en faussant la miséricorde (ce que nous avons vu), ou en essayant de durcir le cœur de l’homme. Certaines idéologies prétendent que l’on n’est vraiment homme que lorsqu’on n’a plus aucun sentiment de compassion, aucun sentiment de pitié. C’est l’autre caricature du démon, une caricature terrible qui consiste à détruire dans le cœur de l’homme la capacité de compassion, au nom de la force, de la justice, de l’intelligence…

 

Marie-Dominique Philippe, OP, Les béatitudes évangéliques, p. 73-75.

© Editions Parole et Silence

 


[1] He 2,17.

[2] Ph 2,7 ; Rm 8,3.

[3] Ap 14,4.

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