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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Annonciation

Annonciation

Si la dimension personnelle est première, c’est dans la personne de Marie que le mystère de la Tradition est vécu et réalisé de la façon la plus parfaite[1]. L’Évangile selon saint Luc souligne que « Marie gardait avec soin toutes ces choses, les repassant dans son cœur[2] ». En étant donnée comme Mère à Jean et à travers lui à l’Église, c’est cela qui est donné : ce « vécu » du Christ et de sa Parole. Dieu veut que certains secrets soient longuement gardés avant d’être transmis : un secret ne peut être reçu que comme un secret et ne peut être transmis que comme un secret. Et ce qui est alors transmis, enseigné, c’est ce qui a été longuement contemplé sous l’action de l’Esprit Saint. N’est-ce pas cela, la Tradition ? Elle unit en acte la parole et le mystère. C’est pourquoi elle garde et transmet la Parole vivante. La Parole de Dieu ne réclame-t-elle pas que la parole et le mystère ne soient jamais séparés ? La Tradition permet cela : unir la Parole de Dieu et le mystère, car c’est le propre de la Parole de Dieu d’exprimer la Réalité divine dans des mots humains. Elle est donc reçue proprement par la foi. Sans la Tradition et la foi vivante, on laïcise la Parole de Dieu, que l’on ramène à l’élément matériel humain, on renverse l’ordre entre l’Écriture et la Tradition, et l’on invente l’herméneutique : ersatz du milieu maternel, expression de la nostalgie d’orphelins coupés de leur source[3].

De fait, la Tradition est maternelle, elle est accueillante comme la femme. Et dans la Tradition chrétienne, c’est bien Marie qui est première, en ce sens qu’elle reçoit à l’Annonciation d’une façon substantielle le don personnel du Fils bien-aimé du Père[4]. Recevant ce don la première et d’une façon plénière, personnelle, elle reçoit à sa source, dans la foi, toute la Révélation apportée par Jésus. Le Fils est Celui qui connaît et révèle le Père : en le recevant dans la foi, Marie reçoit la plénitude personnelle de la Révélation. Elle est ainsi Mère dans la foi : celle qui conçoit dans la foi avant de concevoir dans la chair adhère, dans une plénitude de foi[5], à tout ce qu’implique le réalisme personnel divin et humain du mystère du Christ.

Marie a donc un rôle éminent du point de vue de la Tradition, à tel point que, sans elle, la Source se tarit ou se perd : selon la célèbre expression de saint Bernard, Marie est l’aqueduc qui communique l’eau de la Source de la vie éternelle qu’est le Christ[6]. En Marie, la Tradition « explique » donc ce qu’il y a d’unique dans la transmission vivante de la Parole du Christ. C’est ainsi que Dieu agissant en Père, a voulu que la foi de Marie se termine à la Personne même de son Fils et soit la Mère de Dieu[7]. Le mystère de la Tradition ne se réduit pas à la succession apostolique, avec laquelle on le confond si souvent, mais ne peut se comprendre que si nous regardons de quelle manière Marie, immaculée et bienheureuse dans la foi, reçoit la Parole de Dieu sous l’action de l’Esprit Saint ; elle devient pour l’Église modèle et Mère de la foi. C’est donc dans la lumière de Marie que nous pouvons regarder les saints, comme nous y invite l’Exhortation apostolique Verbum Domini, et parmi eux les Apôtres, pour découvrir ce qu’est vraiment le mystère de la Tradition.

 

 

Marie-Dominique Goutierre, Le Christ, source de la théologie, p. 490-492.

© Editions universitaires européennes

 

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[1]. « L’Église n’est pas un produit fabriqué, mais la semence vivante de Dieu, qui veut croître et mûrir. C’est pourquoi l’Église a besoin du mystère marial, et elle est elle-même mystère marial. Il ne peut y avoir en elle de fécondité que si elle se place sous ce signe, si elle devient terre sainte pour la Parole de Dieu. Nous devons accueillir le symbole de la terre féconde, nous devons redevenir des hommes qui attendent, rassemblés vers l’intérieur, qui, dans la profondeur de la prière, du désir et de la foi, laissent en eux de la place pour une croissance » (J. Ratzinger, in : id. et H. U. von Balthasar, Marie, première Église, p. 13) ; « La mariologie ne peut jamais être simplement dissoute dans l’objectivité impersonnelle de l’ecclésiologie. (…) Ce n’est pas la personne qui, en théologie, est à ramener à la chose, mais la chose qui doit être ramenée à la personne. Une ecclésiologie simplement structurelle ne peut que faire dégénérer l’Église en la réduisant à un programme d’action. Ce n’est que par l’élément marial que le domaine affectif lui aussi est complètement fixé dans la foi et qu’ainsi est obtenue la correspondance humaine à la réalité du Verbe incarné. C’est ici que je vois la vérité de l’expression “Marie, celle qui est victorieuse de toutes les hérésies”. Là où existe cet enracinement affectif, là se noue la relation ex toto corde (du fond du cœur) au Dieu personnel et à son Christ ; alors la refonte de la christologie en un programme Jésus, qui peut être athée et simplement objectif, est impossible » (ibid., p. 23-24) ; « La Parole de Dieu qui veut prendre chair en Marie a besoin d’un oui récepteur qui soit prononcé par toute la personne, esprit et corps, sans aucune restriction (fût-elle inconsciente) et qui offre toute la nature humaine comme lieu de l’Incarnation. Recevoir et laisser faire ne sont pas nécessairement une attitude passive : en face de Dieu, recevoir et laisser faire sont toujours, quand ils sont réalisés dans la foi, des activités suprêmes » (H. U. von Balthasar, in : ibid., p. 107) ; « L’incarnation du Verbe se produit grâce à la foi de la Vierge. Celle-ci ne s’appuie pas exactement sur l’apparition de l’ange, mais uniquement sur sa parole qui est la parole de Dieu » (id., La Gloire et la Croix, I, p. 286).

[2]. Lc 2,19. « Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur » (Lc 2,51).

[3]. La rencontre entre Dieu et l’homme dont Dieu a l’initiative réclame une réponse adéquate : « Cette parole de réponse ne peut pas être la Sainte Écriture toute seule, parce que la lettre comme telle, opposée à l’esprit, tue, et l’esprit qui est en elle est la parole de Dieu, non la réponse humaine. Ce ne peut être que la réponse vivante de l’amour sortant de l’esprit humain, telle qu’elle est suscitée dans l’homme par la grâce d’amour de Dieu : la réponse de “l’épouse” qui, poussée par la grâce, s’écrie : “Viens” (Ap 22,17) et “Qu’il m’advienne selon ta parole” (Lc 1,38) ; de l’épouse qui “porte en elle le germe divin” et par conséquent “ne pèche pas” (1 Jn 3,9), mais “conserve avec soin tous ces souvenirs et les médite en son cœur” (Lc 2,19.51) ; de l’épouse toute pure, que l’amour de Dieu a rendue dans son sang “toute glorieuse, immaculée” (Eph 5,26-27 ; 2 Co 11,2), et qui, placée en face de lui “comme humble servante” (Lc 1,38.48), “le regarde avec respect et soumission” (Eph 5,24.33 ; Col 3,18) » (H. U. von Balhtasar, L’amour seul est digne de foi, p. 96-97).

[4]. « La réponse de foi est établie par la révélation divine dans la créature à laquelle Dieu s’adresse dans l’amour, de telle sorte que c’est vraiment la créature qui répond à Dieu avec toute sa nature et toutes ses puissances naturelles d’amour. Mais cela n’arrive que dans la grâce, c’est-à-dire en vertu d’une aptitude originelle contenue dans le cadeau d’une réponse d’amour adéquate à la parole d’amour de Dieu. Cela arrive donc aussi dans l’unité et sous le “manteau protecteur” de l’unique fiat prononcé pour tous d’une manière archétypique par la Mère-Épouse, Marie-l’Église. Il n’est pas requis que, dans la cellule de Nazareth et dans le collège des apôtres, ait été mesurée la portée de l’acte de foi accompli dans l’obscurité de la conscience et dans la simplicité humaine. La graine de peu d’apparence semée ici a besoin, pour s’ouvrir, des dimensions de l’Esprit » (ibid., p. 99-101).

[5]. « Bienheureuse, celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » (Lc 1,45).

[6]. « La vie éternelle est une source intarissable ; elle arrose toute la surface du paradis, et non seulement elle l’arrose, mais elle l’inonde. Elle est la fontaine des jardins, le réservoir des eaux vives qui jaillissent en flots impétueux du Liban et dont les flots réjouissent la cité de Dieu. Or quelle est cette source de vie sinon le Seigneur Christ ? (…) Et c’est par un aqueduc que descend ce ruisseau céleste (…). Déjà vous l’avez deviné, si je ne m’abuse, de quel aqueduc je veux parler, qui, recevant la source en sa plénitude au cœur du Père, nous la livre, sinon telle quelle, du moins à la mesure de nos capacités ; vous savez bien à qui fut dit : Je te salue ô pleine de grâce – Mais nous étonnons-nous qu’on ait pu construire un aqueduc de si bonne qualité et d’une telle ampleur, que son sommet, comme l’échelle vue par le patriarche Jacob, touchât le Ciel (Gn 28,1) bien mieux, traversât les cieux et pût atteindre cette source des eaux toujours vives, qui est au-delà des cieux ? (…) Mais cet aqueduc, le nôtre, comment peut-il atteindre une source si haut placée ? Comment – vous le pensez bien – sinon grâce à la véhémence de son désir, sinon par l’ardeur de sa piété, sinon par la pureté de sa prière, comme en témoigne l’Écriture : La prière du juste traverse les cieux (Sir 35,21). Et qui est juste, si ce n’est Marie de qui nous est né le Soleil de justice ? Comment donc Marie a-t-elle rejoint la majesté inaccessible ? N’est-ce pas en frappant, en suppliant, en cherchant ? Finalement, ce qu’elle cherchait elle l’a trouvé, elle à qui fut dit : Tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Mais quoi ? Marie est pleine de grâce (Lc 1,28) et voilà qu’elle trouve encore la grâce (Lc 1,30) ? C’est qu’elle est particulièrement digne de trouver ce qu’elle cherche, elle à qui ne suffit pas sa propre plénitude, qui ne peut se contenter de son propre bien, mais qui, selon l’Écriture : Qui me boit aura soif encore (Sir 24,29) demande un débordement de grâce pour le salut de tous » (Sermon De aquaeductu pour la Nativité de Marie, 3-5, cité in : J. Brault, L’expérience de Dieu avec Bernard de Clairvaux).

[7]. Cf. Concile d’Ephèse, DS, n° 251, p. 89-90.

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