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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Les quatre vivants, II

Les quatre vivants, II

Sans en développer en détail toutes les implications, essayons de préciser ce que peut signifier chacun des quatre Vivants. Nous ne pouvons certes pas nous contenter des affirmations selon lesquelles « le symbolisme paraît inspiré du symbole des quatre constellations situées à angle droit sur l’équateur céleste[1] » ! Ni de la seule référence à Ezéchiel[2], car l’Apocalypse éclaire, plutôt qu’elle n’est éclairée par les textes prophétiques. Cherchons plutôt à reprendre les choses relativement au mystère même du Christ, le Vivant :

Le premier Vivant est semblable à un lion, et le deuxième Vivant est semblable à un jeune taureau, et le troisième Vivant a la face comme d’un homme, et le quatrième Vivant est semblable à un aigle qui vole[3].

Soulignons d’abord l’importance du terme « semblable », ὅμοιον. Il n’est pas dit qu’il est un lion ou un jeune taureau, mais qu’il est « semblable à », « comme », ce qui est le propre du langage symbolique. La même réalité peut être à la fois « comme » un lion, « comme » un jeune taureau, ayant le visage « comme » d’un homme, « comme » un aigle en plein vol : chacun des symboles exprime un aspect de la même réalité ; en effet, le symbole ne désigne pas directement la personne dans son être, mais une de ses fonctions ou un aspect de son action.

D’autre part, l’Écriture s’explique d’abord par l’Écriture elle-même[4]. Semblable à un lion, le Christ l’est : « Voici qu’il est vainqueur, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David[5] ». C’est bien la dimension royale et messianique du Christ, Fils de David, héritier des promesses faites à Israël :

Juda, toi, tes frères te célébreront, ta main sera sur la nuque de tes ennemis, les fils de ton père se prosterneront devant toi. C’est un jeune lion que Juda. Tu remontes du carnage, ô mon fils ; il s’écroule, se couche comme un lion, comme une lionne : qui le fera se lever ? Le sceptre ne s’écartera pas de Juda ni le bâton de chef d’entre ses pieds, jusqu’à ce que vienne Chiloh, à lui les peuples obéiront ! Il attache à la vigne son ânon, au cep de choix le petit de son ânesse. Dans le vin il nettoie son habit, dans le sang des raisins son manteau. Il a les yeux troubles de vin, il a les dents blanches de lait[6].

Le lion renvoie aussi à l’énigme de Samson : « De celui qui mange est sorti ce qui se mange, et du fort est sorti le doux[7] » – un aspect ultime du mystère du Christ comme « lion », celui d’un Messie royal accomplissant sa mission dans l’extrême pauvreté et la faiblesse de la mort.

Il est aussi « semblable à un jeune taureau », à un veau : l’animal du sacrifice dont Moïse a pris le sang en signe de l’alliance conclue par Dieu avec son peuple[8]. C’est de ce sang répandu que parle l’Épître aux Hébreux :

La première alliance elle-même n’a pas été inaugurée sans qu’il y eût du sang. Quand Moïse, en effet, eut proclamé à tout le peuple tout le commandement selon la Loi, il prit le sang des veaux et des boucs, avec de l’eau, de la laine écarlate et de l’hysope, puis il aspergea le livre lui-même et tout le peuple, en disant : Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a prescrite pour vous. Puis, de la même manière, il aspergea de sang la tente et tous les objets du service. Et, selon la Loi, presque tout est purifié par le sang, et sans effusion de sang il n’y a pas de rémission[9].

Le sang de l’Alliance, annonce du mystère du sacrifice du Christ :

Le Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir, et traversant une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas faite à la main, c’est-à-dire qui n’est pas de cette création, il a pénétré une fois pour toutes dans le sanctuaire, non par le sang de boucs et de veaux, mais par son propre sang, après avoir acquis un éternel rachat. Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse, dont on asperge ceux qui sont souillés, sanctifient pour la pureté de la chair, combien plus le sang du Christ qui, par un Esprit éternel, s’est offert sans tache à Dieu, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes, pour que nous rendions un culte au Dieu vivant ![10]

Le sang versé du Christ offert en holocauste sera versé jusqu’au bout, la porte du sanctuaire étant ouverte, comme témoignage du don de sa propre vie jusqu’à la fin.

Il est encore celui qui a le visage comme d’un homme : il n’est pas seulement semblable à un homme, mais a le visage comme d’un homme : ἔχων τὸ πρόσωπον ὡς ἀνθρώπου. C’est une précision importante pour confirmer le caractère christologique de la vision des quatre Vivants. Alors qu’il est semblable aux animaux, chacun d’entre eux symbolisant un aspect de son mystère, il a le visage d’un homme. Comme d’un homme, car il n’est pas qu’un homme, et son visage est le visage de Dieu. Le visage exprime la présence, par le regard et le sourire, mais est aussi la manifestation qualitative par excellence de l’âme humaine spirituelle dans le corps, de la personne. Si l’art du portrait tente de l’exprimer, la philosophie est aussi fascinée par le visage : depuis les Anciens qui, du masque théâtral passent au visage puis à la personne[11], jusqu’à la phénoménologie contemporaine, en particulier celle de Levinas. Quand il s’agit du Christ, étant Jésus, le fils de Marie[12], il est le Saint, le Fils de Dieu[13]. Fils d’Adam, il est Fils de Dieu[14].

Enfin, il est « semblable à un aigle en plein vol ». Il est celui qui veille sur son peuple avec prédilection et miséricorde :

La part de Yahvé, c’est son peuple, Jacob est le lot de son héritage. Il le trouve dans un pays désert, dans un chaos hurlant et désolé ; il l’entoure, en prend soin, le garde comme la prunelle de son œil. Tel un aigle excitant sa nichée, planant au-dessus de ses petits, il déploie ses ailes et le prend, le porte sur ses plumes. Yahvé seul le guide, nul dieu étranger avec lui[15].

Il est aussi celui qui monte dans le soleil[16], et scrute les secrets, les profondeurs de Dieu : « Ô abîme de la richesse, et de la sagesse, et de la science de Dieu ! Qu’insondables sont ses jugements, et impénétrables ses voies ![17] ».

 

Ces quatre Vivants sont plein d’yeux : c’est la plénitude de la connaissance de Dieu propre au Christ, lui qui, plus que les anges, voit sans cesse le Père.

Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux intelligents, et tu l’as révélé aux enfants. Oui, Père, parce que tel a été ton bon plaisir. Tout m’a été remis par mon Père, et personne ne sait qui est le Fils si ce n’est le Père, ni qui est le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler[18].

Ce qui fait fondamentalement l’unité de ces quatre Vivants, c’est qu’ils sont au milieu du trône, ce qui symbolise l’être divin, et c’est qu’ils sont pleins d’yeux, ce qui exprime la plénitude de la connaissance de Dieu et de l’homme : « Vous, vous ne le connaissez pas, tandis que moi, je le connais, et si je disais que je ne le connais pas, je serais semblable à vous, un menteur. Mais je le connais et je garde sa parole[19] » ; « Moi, je suis le Berger, le bon berger ; et je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que moi je connais le Père. Et je livre ma vie pour les brebis[20] » ; « Père juste, le monde, lui, ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont connu que c’est toi qui m’as envoyé[21] »…

C’est par les quatre Vivants, toujours à l’œuvre pour glorifier le Père, que s’accomplit la liturgie, le culte véritable rendu à Celui qui est assis sur le trône. Dans cette action de grâces rendue à « Celui qui vit pour les éternités d’éternités », se récapitule et s’accomplit toute l’œuvre de la Création :

Les vingt-quatre Vieillards tomberont devant Celui qui est assis sur le trône, et ils se prosterneront devant Celui qui vit pour les éternités d’éternités, et ils jetteront leurs couronnes devant le trône en disant : Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire, et l’honneur et la puissance, parce que c’est toi qui as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles ont existé et ont été créées[22].

 

Nous avons là, dans cette vision des quatre Vivants, une théologie du mystère de l’Incarnation. Le Christ est le Messie, le Fils de David, héritier et accomplissement des promesses de Dieu faites à Israël ; il est le grand prêtre, le médiateur du salut qui s’est offert lui-même en victime parfaite : il est le Sauveur des hommes ; il est le Fils de l’Homme : le Fils de Dieu qui s’est fait homme en devenant le Fils de la Vierge, et qui révèle le véritable visage de l’homme créé à l’image de Dieu ; il est le Verbe éternel, le secret lumineux de la contemplation du Père. Toute sa mission d’Envoyé est de glorifier le Père, de l’adorer en Esprit et en vérité et, dans cette éternelle action de grâces, d’apprendre aux hommes à connaître et à aimer le Père et d’accomplir ainsi, dans la miséricorde, toute justice envers le Père.

(A suivre)

M.-D. Goutierre, Le Christ, source de la théologie, p. 604-607.

© Editions universitaires européennes

 

[1]. E. Osty, La Bible, note sur Ap 4,7.

[2]. Cf. Ez 1,10 ; 10,14.

[3]. Ap 4,7.

[4]. « Pour mener à bien l’actualisation, l’interprétation de l’Écriture par l’Écriture est la méthode la plus sûre et la plus féconde » (Commission biblique pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église, p. 105) ; « On définit le sens plénier comme un sens plus profond du texte, voulu par Dieu, mais non clairement exprimé par l’auteur humain. On en découvre l’existence dans un texte biblique, lorsqu’on étudie celui-ci à la lumière d’autres textes bibliques qui l’utilisent ou dans son rapport avec le développement interne de la révélation » (ibid., p. 75).

[5]. Ap 5,5.

[6]. Gn 49,8-12.

[7]. Jug 14,14. Cf. Jug 14,1-20.

[8]. Cf. Ex 24,4-11.

[9]. He 9,18-22.

[10]. He 9,11-14.

[11]. Sur l’évolution du terme πρόσωπον, cf. M.-D. Philippe, L’être, II, 2, p. 685-686.

[12]. « Voici que tu concevras et tu enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus » (Lc 1,31).

[13]. « L’Esprit Saint surviendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; et c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1,35).

[14]. « … fils d’Enos, fils de Seth, fils d’Adam, fils de Dieu » (Lc 3,38).

[15]. Deut 32,9-12.

[16]. Is 40,27-31.

[17]. Ro 11,33.

[18]. Lc 10,21-22 ; cf. Mt 11,25-27.

[19]. Jn 8,55.

[20]. Jn 10,14-15.

[21]. Jn 17,25.

[22]. Ap 4,10-11.

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