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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Les quatre vivants, I

Les quatre vivants, I

Il nous paraît utile et fécond de nous appuyer sur une des grandes visions christologiques de la Révélation johannique pour découvrir de quelle manière la sagesse théologique peut s’articuler. Si c’est dans le Christ que se trouvent tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu[1], c’est à lui que la théologie doit constamment revenir. Le Christ est le véritable Évangile ; or, dans les chapitres 4 et 5 de l’Apocalypse, nous découvrons, exprimé dans un langage symbolique, un jugement de sagesse révélée sur le mystère du Christ qui se déploie dans une diversité ordonnée et une unité qui nous semblent éclairantes pour préciser à sa source la relation entre le Christ et la théologie. Elle est essentielle pour nous car ces chapitres de l’Apocalypse contiennent précisément une vision théologique révélée sur le Christ.

Sans pouvoir commenter ici dans le détail l’ensemble de ces deux chapitres, situons ce qui est essentiel à notre recherche. Toute la vision commence par un regard sur la majesté et la présence mystérieuse de Dieu : « Un trône était posé dans le ciel, et venu sur le trône un Assis[2] ». De ce « Quelqu’un » rayonne une présence lumineuse et pacifique : « Un arc-en-ciel formant cercle à partir du trône, semblable à une vision smaragdine ». Autour du trône, « formant cercle », ce qui symbolise l’unité dans la perfection, « vingt-quatre trônes et sur les trônes vingt-quatre vieillards venus s’asseoir, enveloppés de robes blanches et, sur leurs têtes, des couronnes d’or » : ils participent dans la sagesse, à la plénitude de la gloire de Celui qui est assis sur le trône, Dieu lui-même, symbolisant la perfection de la création indissociable, dans l’intention du Père, du don de la grâce[3].

A la différence des vieillards qui forment cercle à partir du trône, dont ils se distinguent, « dans le centre du trône et en cercle autour du trône, quatre Vivants remplis d’yeux par-devant et par-derrière ». Comprenons bien que le langage symbolique exprime ici, sous des expressions apparemment contradictoires, deux aspects de la même réalité : les quatre Vivants sont à la fois immanents au trône divin, « au centre », au milieu, ce qui exprime par le lieu l’intériorité même de la vie de Dieu : « Dans le Principe était le Verbe » ; « dans le milieu » du trône se trouvent ces quatre Vivants. Et ils sont cependant en même temps autour du trône. Comme le souligne E. Delebecque, « leur fonction, sans qu’ils bougent de leur place, est de transmettre[4] ». De fait, il appartient bien à un médiateur de prendre part aux deux parties entre lesquelles il est médiateur. Le médiateur est à la fois de l’une et de l’autre. Reste à savoir jusqu’où il leur appartient : est-ce seulement par la connaissance, par la volonté ? Dans le mystère du Christ, cette appartenance est totale à l’une et l’autre « partie » : il est Dieu, pleinement Dieu ; et il est homme, pleinement homme, dans l’unité de la Personne du Verbe. De sorte qu’il est le Médiateur par excellence, unissant en lui-même ceux entre lesquels il est le Médiateur parfait : Dieu et l’homme[5]. De sorte que nous pouvons préciser que les quatre Vivants se rapportent en premier lieu au Christ lui-même, comme le souligne saint Irénée[6]. On connaît l’interprétation courante selon laquelle ils signifieraient d’abord les quatre Évangiles. Sans nous y arrêter, notons le caractère tardif de cette interprétation[7]. De loin, elle n’est pas première dans la Tradition chrétienne ; et si elle apporte un éclairage intéressant, elle le fait d’une façon seconde, en tant que les Évangiles, du point de vue de l’économie de la Révélation, nous donnent quatre regards sur le Christ dont ils sont le témoignage mis par écrit[8] sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Dans nombre de commentaires modernes, la référence christologique disparaît totalement, de sorte que l’enracinement patristique et la rupture moderne nous invitent à approfondir et à redécouvrir le sens théologique de cette grande vision johannique.

Que les quatre Vivants renvoient en premier lieu au Christ, nous pouvons encore l’affirmer en relevant que le terme de « vivant » renvoie au Christ dans l’Apocalypse elle-même : « Moi je suis le Premier et le Dernier, et le Vivant. J’ai été mort, et voici que je suis vivant pour les éternités d’éternités, et j’ai les clefs de la mort et de l’Hadès[9] ». Et de même dans d’autres passages de l’Écriture : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ?[10] ». Le Christ, « chef de la vie[11] » a connu la mort pour être relevé d’entre les morts et « sauver définitivement ceux qui par lui s’avancent vers Dieu, puisqu’il est toujours vivant pour solliciter en leur faveur[12] ». Etant le « Verbe de vie[13] », il s’est manifesté comme la vie elle-même : « La vie s’est manifestée, et nous avons vu et témoignons et nous vous annonçons la vie, l’éternelle, qui était vers le Père et qui s’est manifestée à nous[14] ». De sorte que dans le mystère de l’Incarnation, les « quatre Vivants » sont la manifestation même du Verbe qui est le Christ. Il est à la fois un et quatre : c’est lui qui fait l’unité des quatre Vivants. Ou plus exactement, il est la Réalité – le Vivant – dont les quatre Vivants sont en quelque sorte quatre facettes différentes. La Révélation elle-même nous invite donc à contempler le mystère du Christ dans quatre perspectives distinctes. Elle nous invite à parcourir en quelque sorte quatre avenues, qui, toutes, se rejoignent dans cette Réalité unique qu’est le Christ.

Précisons encore : le Christ, comme plénitude et médiateur de toute la Révélation, se communique en quelque sorte, selon un ordre de sagesse, de quatre manières distinctes. C’est cette articulation et cet ordre sapiential de la Révélation – et donc aussi de la Parole de Dieu – qui commandera l’articulation de la théologie elle-même, puisqu’elle naît à partir de la Révélation que Dieu fait de lui-même. Et puisque le Christ est la plénitude de la Révélation, ce n’est qu’à partir de ce sommet que peut se distinguer, s’articuler et se développer la sagesse théologique selon un ordre parfait. Là, la Révélation elle-même nous permet de regarder la théologie comme jugement sapiential sur le mystère de Dieu, dans le Christ et à partir de lui.

(A suivre)

 

M.-D. Goutierre, Le Christ, source de la théologie, p. 601-604

© Editions universitaires européennes

 

 

[1]. Cf. Col 2,3.

[2]. Ap 4,2.

[3]. « Et du trône sortent des éclairs, et des voix, et des tonnerres. Et, brûlant devant le trône, sept torches de feu qui sont les sept esprits de Dieu. Et devant le trône, comme une mer vitrifiée semblable à du cristal » (Ap 4,5-6).

[4]. L’Apocalypse de Jean, note sur Ap 4,6, p. 179.

[5]. « Il n’y a qu’un Dieu ; il n’y a aussi qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, un homme, Christ Jésus » (1 Tm 2,5). « L’office propre du médiateur est de joindre ceux entre qui il est médiateur ; car les extrêmes sont unis dans l’intermédiaire » (s. Thomas d’Aquin, ST, III, q. 26, a. 1).

[6]. « En somme, telle se présente l’activité du Fils de Dieu, telle aussi la forme des vivants, et telle la forme de ces vivants, tel aussi le caractère de l’Évangile : quadruple forme des vivants, quadruple forme de l’Évangile, quadruple forme de l’activité du Seigneur » (s. Irénée, Contre les hérésies, III, 11, 8, SC 211, p. 169).

[7]. Celle-ci, qui associe l’homme à Matthieu, le bœuf à Luc, le lion à Marc et l’aigle à Jean, semble remonter à saint Grégoire le Grand (Homélies sur Ezéchiel, iv, 1), donc au viie siècle. La tradition semble se fixer à l’époque mérovingienne (codex rossanensis, codex Amiatimus) dans les canons illustrés des premiers grands évangéliaires enluminés conservés, et se consolider à l’époque carolingienne (Bible de Moutier-Grandval). Selon Dom Sébastien Sterckx, ce jumelage semble « parfaitement arbitraire », et n’avoir son sens « qu’en iconographie » (Le monde des symboles, p. 430). L’interprétation théologique reste libre de cette tradition qui semble fixée par une sorte de répétition : on ne connaît plus très bien la signification profonde des choses.

[8]. « Entre toutes les Écritures, même celles du Nouveau Testament, les Évangiles possèdent une supériorité méritée, en tant qu’ils constituent le témoignage par excellence sur la vie et sur l’enseignement du Verbe incarné, notre Sauveur » (DV, n° 18).

[9]. Ap 1,17-18.

[10]. Lc 24,5. Cf. Ac 1,3.

[11]. Ac 3,15.

[12]. He 7,25.

[13]. 1 Jn 1,1.

[14]. 1 Jn 1,2.

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