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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le Verbe et l'Agneau

L'Agneau mystique, Gand

L'Agneau mystique, Gand

Saint Thomas d’Aquin souligne que la Somme théologique est destinée aux débutants en théologie[1] ! Mais d’une certaine façon, la théologie est toujours « en commencement », « en devenir », dans la mesure même où elle est subalternée à la science de Dieu et des bienheureux[2]. Elle demeure donc une recherche, une cogitatio dans l’attente de la vision[3]. Il y a là un statut qui lui est tout à fait propre. En effet, si le philosophe est celui qui cherche toujours la vérité, en ce sens que ce qu’est la personne humaine dépasse ce qu’il a déjà découvert, il a cependant, dans la mesure où il les découvre, l’évidence des principes et des causes. Mais la théologie reste en quelque sorte foncièrement, radicalement en devenir, car elle dépend de la foi théologale qui se terminera dans la vision. Cependant, ce devenir prend des modalités différentes, relatives à l’économie même de la Révélation.

En effet, l’Ancienne Alliance est un devenir au sens fort : elle est une histoire. La Nouvelle Alliance, en revanche, se développe sur le mode d’une croissance, celle d’un vivant dont toutes les virtualités se déploient à partir de Celui qui les contient en plénitude, le Christ. Cette croissance, celle du mystère du Christ reçu et gardé dans le cœur des saints, en Marie et avec elle, est celle de l’Église, en laquelle se déploient toutes les richesses de l’amour divin dont le Christ est la Source et le médiateur.

Le devenir de l’Ancienne Alliance et la croissance vitale de la Nouvelle Alliance, c’est le Christ qui les unit et les porte en lui-même. Il est le terme du devenir de l’Ancienne Alliance dans la succession de ses moments ; et il est Celui dont la plénitude se déploie, sous l’action du Paraclet, dans le cœur des saints. Le Christ, le Verbe éternel devenu chair, est en quelque sorte l’axe, ou le pivot de l’économie divine. Il en est la clé, réunissant en lui-même le temps et l’éternité : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin[4] » ; « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie[5] ». Le chemin dans son humanité, qui résume en quelque sorte tout le devenir de l’homme et le rend divin, éternel.

 

Dans le langage de Dieu tel qu’il nous est transmis par saint Jean, c’est l’unité du Verbe et de l’Agneau qui éclaire cela d’une manière ultime. En effet, le Verbe est le mystère éternel de Dieu : la théologie dans sa dimension contemplative l’explicite. Quant à l’Agneau, il est la clé de l’économie divine ; il est la source et l’instrument de la miséricorde de Dieu déployée dans le devenir : celui de la passivité extrême assumée par l’éternité. Le devenir de l’Agneau de Dieu est, d’une part ce qui achève toute l’économie de l’Ancienne Alliance : n’est-ce pas le leitmotiv le plus profond du développement de l’Ancienne Alliance, depuis Abel[6] jusqu’à Jean-Baptiste[7], en passant par Abraham[8], la Pâque[9], Isaïe[10], et tous les sacrifices de l’Ancienne Loi ? En se faisant l’Agneau de Dieu, le Verbe assume et achève tout le devenir de l’Ancien Testament. D’autre part, c’est en lui-même qu’il vit et expérimente ce devenir : celui de la Victime parfaite. Il s’agit bien du devenir par excellence, parce que c’est le devenir de Celui qui pâtit, qui reçoit l’action d’un autre[11]. Du point de vue de l’amour (la passion par excellence), le pâtir est plus immédiat et plus nécessaire que l’agir efficient. Car, si l’amour est cause de tout ce qu’entreprend celui qui aime[12], il est plus radicalement l’effet, en celui qui aime, du bien qui l’attire et le transforme en lui. D’une certaine façon, le devenir de l’Agneau, qui est ultime et le plus profond, commande et achève tous les aspects du devenir que comporte le mystère de l’Incarnation. C’est ce qu’affirme l’Épître aux Hébreux :

C’est pourquoi en entrant dans le monde, le Christ dit : Sacrifice et offrande, tu n’en as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps ; holocaustes et sacrifices pour le péché, tu ne les as pas agréés ; alors j’ai dit : Voici, je viens – dans le rouleau du Livre il est écrit de moi – pour faire, ô Dieu, ta volonté[13].

En assumant la nature humaine, jusqu’à un corps qui est le lieu fondamental du devenir, pour accomplir la volonté du Père, le Christ unit le devenir et l’amour divin ; c’est bien le mystère de l’Agneau. De sorte que nous pouvons affirmer que, dans son humanité, le Christ a connu toutes les étapes du devenir humain. Et il les a connues dans leur perfection.

Sur le plan philosophique, nous pouvons affirmer que le devenir du monde physique est pour l’homme ; en effet, dans son devenir incessant, le monde matériel est le milieu dans lequel l’homme existe par son corps : celui-ci l’achève et lui donne ainsi son sens. Mais du point de vue de la foi chrétienne, nous pouvons aller encore beaucoup plus loin : le Christ est l’Homme parfait, né au cœur de cet univers, dans le sein d’une femme[14], milieu parfait, préparé comme un chef-d’œuvre de la sagesse de Dieu. Et en lui, la matière, cause radicale du devenir, est divine. Elle est introduite en Dieu, puisque la nature humaine du Christ subsiste dans la Personne du Verbe.

Enfin, le mystère de l’Agneau est la clé de la vie de l’Église, de l’économie de la grâce chrétienne : par les sacrements, tout spécialement l’Eucharistie qui contient tout le Christ dans sa Passion[15] ; par Marie, la Femme, l’Épouse de l’Agneau, donnée pour Mère alors qu’elle est une avec le Christ crucifié dans la charité ; par le don de l’Esprit Saint Paraclet dont la blessure du cœur du Christ crucifié est l’instrument[16].

 

Marie-Dominique Goutierre, Le Christ, source de la théologie, p. 610-612.

© Editions universitaires européennes

 

[1]. Cf. ST, I, proem.

[2]. Cf. s. Thomas d’Aquin, ST, I, q. 1, a. 2.

[3]. Cf. ST, II-II, q. 2, a. 1. Cf. In III Sent., dist. 23, q. 2, a. 2.

[4]. Ap 22,13.

[5]. Jn 14,6.

[6]. Cf. Gn 4,4.

[7]. Cf. Jn 1,29.36.

[8]. Cf. Gn 22,1-18.

[9]. Cf. Ex 12,1-14 ; Lev 23,5-12 ; Nomb 28,16-25…

[10]. Cf. Is 53,5-8.

[11]. Cf. ST, I-II, q. 26, a. 2.

[12]. Cf. ST, I-II, q. 28, a. 6.

[13]. He 10,5-7.

[14]. Cf. Ga 4,4 ; Lc 11,27.

[15]. Cf. s. Thomas d’Aquin, ST, III, q. 65, a. 3 ; q. 75, a. 1 ; q. 76, a. 1. Cf. Commentaire sur saint Jean, I, n° 963, p. 413.

[16]. « Mieux vaut pour vous que moi je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai » (Jn 16,7) ; « C’est celui-là qui est venu par eau et sang, Jésus Christ, non pas dans l’eau seulement, mais dans l’eau et dans le sang ; et l’Esprit est celui qui témoigne, parce que l’Esprit est la vérité » (1 Jn 5,6).

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