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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La figure du sage...

Socrate. Musée du Louvre, Paris.

Socrate. Musée du Louvre, Paris.

Pourquoi l'idéal de sagesse revient-il en force aujourd'hui ? Pour le philosophe, la recherche du bonheur réveille l'intérêt pour la figure du sage, non sans malentendus...

 

La figure du sage n'a pas toujours existé. Pour qu'émerge cette silhouette idéale – modèle de parfait détachement, de bienveillance et d'humour, de sérénité durable –, il faut des sociétés complexes, déjà partiellement saturées de marchandises et de connaissances. Ainsi, quand Socrate traverse le marché d'Athènes sur l'agora, il peut murmurer : « Tant de choses dont je n'ai pas besoin ! » car les étals regorgent de poteries, de vêtements, d'aliments... La sagesse a même une date de naissance : VIe et Ve siècle avant notre ère. Voilà qui est fort ancien, à la mesure de l'Histoire, mais tout récent au regard de l'évolution. Ce temps-charnière est celui d'un virage qui demeure énigmatique. « Période axiale », comme disait le philosophe allemand Karl Jaspers, cette époque voit émerger – simultanément ! – les grands foyers de spiritualité. En Grèce apparaissent les premiers philosophes-physiciens, maîtres de vie autant que de science, en Judée les prophètes, points de départ de la sagesse juive, en Inde les Upanishad, le jaïnisme et le bouddhisme, en Chine le taoïsme et le confucianisme. Cette constellation étrange relie Lao-tseu et Pythagore, le Bouddha et Socrate, Confucius et Jérémie. À peu de chose près, ils sont contemporains. Des cultures séparées, dépourvues de connexions, ont alors pris, en deux ou trois générations, un tournant spirituel qui nous interpelle encore.

Ce qui caractérise cette mutation n'est pas difficile à décrire : il s'agit d'accéder à un savoir fondateur – portant sur le monde, le sens de l'existence, les relations à soi et aux autres – afin d'en être définitivement transformé. Pas de manière abstraite, mais bien de façon profonde et pratique, car la sagesse se présente comme expérience, trajet à vivre. C'est une métamorphose, soudaine ou progressive, qui fait franchir un seuil – pour toujours : devenu sage, pas moyen de ne plus l'être ! Celui qui y parvient sera délivré des fluctuations du désir, des pièges des fantasmes. Il ignorera dorénavant angoisses, illusions, chimères – tout notre lot commun. Pourtant, il n'a rien de surhumain, il incarne au contraire ce qu'un être humain peut devenir de mieux en se réalisant pleinement. Débarrassé de l'inutile (propriété, pouvoir, gloriole...), il vit dans l'essentiel (instant, cosmos, liberté...). Les sagesses du monde sont diverses, mais leur dénominateur commun se tient là.

Parcours sinueux

Toutefois, leur évolution fut dissemblable. En Inde, en Chine, malgré des soubresauts, la continuité des sagesses, transmises de maîtres à disciples, a été globalement assurée. Le lien aux figures fondatrices ne s'est jamais rompu : quand une tradition devenait terne et commençait à s'estomper, de nouveaux maîtres la refondaient, en restauraient l'esprit et les pratiques. L'Occident, en revanche, a emprunté un parcours autrement sinueux. Sa première singularité fut de subordonner la sagesse à la rationalité. Ailleurs, une expérience spécifique – vision, intuition, transe... – suffit pour légitimer une sagesse. Ainsi le Bouddha dit-il que sa doctrine, en son fond, est « dépourvue de raisonnement et de réflexion ». À l'inverse, les philosophes grecs ont instauré la pensée rationnelle en voie royale de la sagesse. De Socrate aux stoïciens, en passant par Épicure et ses disciples, seule la vie « sous la conduite de la raison » définit et garantit l'existence sage. Cette représentation spécifique de la sagesse va subsister jusqu'à nos jours : ceux qui se réclament, à présent, d'une « vie philosophique » en sont les lointains héritiers. Mais pas en droite ligne.

Car l'Occident a interposé par la suite, entre les écoles de sagesse grecques et nous, d'autres figures idéales. La christianisation installa pour longtemps au premier plan la figure du saint, reléguant celle du sage aux oubliettes. Le sage antique ne sera exhumé – de manière partielle, sporadique – qu'à partir de la Renaissance, chez Montaigne, puis chez Spinoza. Bientôt, une autre figure encore a devancé le saint et le sage : le savant, maître des Temps modernes. Sa raison s'exerce sans modifier sa vie personnelle : objectif, le travail scientifique n'est pas supposé changer moralement ceux qui l'accomplissent. De l'Âge classique au XXe siècle, l'Occident se mondialise, en oubliant grandement la sagesse. Au temps des ingénieurs, des techniques triomphantes, de la maîtrise des énergies, la figure du sage semble appartenir au musée.

Un antidote imaginaire à nos embarras réels

Pourquoi donc revient-elle en force au XXIe siècle ? Pareil retour ne dépend pas d'un motif unique, mais d'un faisceau de causes : découverte progressive des doctrines d'Asie par les Occidentaux, redécouverte – grâce notamment aux travaux de Pierre Hadot – de la dimension existentielle des philosophies occidentales, longtemps confinées dans une fonction purement théorique, constat multiforme des méfaits de la rationalisation à outrance, conscience émergente de l'unité du vivant, des interdépendances entre nos activités et la Terre... L'ensemble conduit, comme chacun l'a déjà constaté, à une recherche éperdue de « sens », de « bonheur », de « chemins », qui réactive l'attention envers les sages, leurs visages et leurs messages. Avec, sans doute, bien des effets positifs. Avec, aussi, quelques risques et ambiguïtés, qu'il faut souligner.

Car les habits neufs de la sagesse sont souvent bas de gamme, mal cousus, mal conçus. Ils entretiennent l'attente trompeuse de recettes toutes prêtes, qu'il suffirait d'appliquer, vite fait, pour en finir avec nos dilemmes de sociétés développées. Nous avons une tendance fâcheuse à sous-estimer la lenteur des cheminements vers la sagesse, leur caractère incertain, aléatoire. Trop souvent, nous consommons de la sagesse, comme un produit, un antidote imaginaire à nos embarras réels.

Nous imaginons les sages heureux

C'est pour le devenir à notre tour que nous rêvons de leur ressembler. Voilà une grave erreur, à tout le moins une grande confusion. Car les sages n'ont jamais été « heureux », au sens courant. Ils ont toujours outrepassé ces distinctions, vivant ailleurs, au-delà de la détresse comme de la jubilation. Leur joie habite fort loin de nos divertissements. La conception actuelle du bonheur – bien-être sans stress, petits plaisirs personnels sans fin – n'a pratiquement rien à voir avec la perfection supposée des sages. Les rabattre l'une sur l'autre est une perspective piégée.

La vogue des sages a donc des effets pervers : « gouroutisation » des penseurs, pas toujours capables de résister à l'intense demande actuelle de conseils pour mieux vivre, surestimation du vécu, sacralisation de l'expérience intime. Corrélativement, la théorie se trouve dévaluée, elle est même jugée quelquefois à l'aune de l'existence : « Montre-moi comment tu vis, je te dirai si ce que tu penses est vrai », ce qui est carrément absurde. Pis encore : à force de mettre l'accent, unilatéralement, sur notre représentation du monde (positive, résiliente, altruiste...), on finit par oublier l'existence des réalités économiques et sociales. En quête de sagesse, il arrive donc qu'on écarte la dimension politique du monde.

Il faut éviter, malgré tout, de jeter le bébé sagesse avec l'eau trouble du développement personnel. On aurait tort de se priver des trésors des traditions spirituelles en raison de leurs mauvais usages. En outre, quelques héros, comme Martin Luther King ou le 14e dalaï-lama, esquissent la voie d'une politique spirituelle. Mais la sagesse de demain demeure une page blanche. Il reste à l'écrire, sans hâte.

 

Roger-Pol Droit

© Le Point

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