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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Du silence a jailli la parole

Noé et la colombe, Venise, Basilique Saint-Marc

Noé et la colombe, Venise, Basilique Saint-Marc

L’expérience de l’homme qui parle comporte pour nous une dualité (et non pas un dualisme) qu’il est, d’une certaine façon, impossible de dépasser. La parole « en soi », la parole « parlante » n'est pas... Nous avons l'expérience de l’homme qui parle, et c’est un fait que nous pouvons nous situer à deux points de vue différents : du point de vue de celui qui parle et cherche ainsi à communiquer ce qu’il porte en lui-même ; et du point de vue de celui qui reçoit la parole, l’entend, l’écoute et cherche à la comprendre[1]. Ces deux expériences différentes de la parole comportent chacune leur difficulté : exprimer ce que nous portons en nous-mêmes ; comprendre ce qui nous est dit.

Il importe de remarquer que ces deux « versants » de l’expérience de l’homme qui parle sont, en quelque sorte, irréductibles l’un à l’autre. L’homme vivant porte en lui-même l’intériorité et l’extériorité. Et c’est là où gît toute la difficulté de la connaissance que nous pouvons avoir du vivant : respecter cette diversité et en saisir l’unité proprement vitale, unité qui n’est pas une disparition de l’un dans l’autre. De même que, dans l’analyse du devenir physique la φύσις est matière et forme, de même dans l’étude philosophique du vivant, la découverte de l’âme et sa distinction réelle d’avec le corps – qui n’est pas une séparation – est un point capital.

 

La question philosophique fondamentale qui se pose ici au sujet de la parole est celle de la distinction et de l’unité vitale entre le « visible » et « l’invisible » : entre l’élément sensible – la voix, le cri, l’entendu – et l’élément spirituel, intelligible et volontaire, intentionnel – la signification connue et exprimée, l’intention aimée et voulue. Cette distinction et cette unité s’enracinent dans la distinction et l’unité substantielle de l’âme et du corps, propre à l’étude philosophique de l’homme en tant qu’il se meut, en tant qu’il vit[2]. Cette distinction n’est pas la séparation de deux réalités unies par accident ; elle est découverte dans l’analyse philosophique de l’homme vivant qui est substantiellement un. C’est la diversité de l’intérieur et de l’extérieur et leur irréductibilité dans l’unité, qui nous amènent à découvrir cette distinction réelle que seule l’intelligence touche au terme d’une induction philosophique.

 

Certes, on pourrait objecter que le vivant ne se saisit que de l’intérieur : ne faudrait-il donc pas se contenter de décrire la parole humaine à partir de la conscience subjective, immanente, que l’on a de parler, dans une certaine introspection ? La parole dans son expression sensible, dans son « extériorité », apparaîtrait ainsi comme toujours insuffisante, inadéquate, décevante : le rêve serait alors de trouver un jour une parole définitive et adéquate ! Mais c’est un rêve et on serait alors tenté par une sorte de silence solitaire, « substantiel », coupé de toute parole nécessairement impure et dégradée. Cependant, c’est ce qui interdirait aussi de recevoir toute parole d’un autre… Or, la parole étant connue par l’audition, reçue de l’extérieur, « pâtie » en quelque sorte, permet de recevoir ce que quelqu’un a connu, pensé, aimé et qu’il cherche à communiquer ; il ne peut transmettre son âme, ni sa pensée directement. Sa parole apprend quelque chose aux autres, qui reçoivent de lui quelque chose de précis, de déterminé. La parole permet donc de recevoir et de saisir la vie de quelqu’un, sa pensée, son cœur. Certes, jamais totalement ! Mais l’expérience humaine vécue de quelqu’un, transmise par sa parole, est absolument irréductible et ne peut être écartée. Le rêve de l’intériorité pure s’effondre… Il n’est pas humain, et les philosophies ou les spiritualités qui ne veulent que cette intériorité substantielle et refusent la médiation de la parole et du geste – telle le néoplatonisme – passent à côté de la complexité et de l’unité propres à l’homme.

 

Marie-Dominique Goutierre

Extrait de Le Christ, source de la théologie. Pour une sagesse théologique.

© Editions universitaires européennes.

 

 

[1]. « L’organe du langage n’est pas d’abord le larynx, mais bien l’ouïe » (F. Marty, La bénédiction de Babel, p. 139). « La langue relève de l’écoute » (ibid.).

[2]. « Si donc il faut dire quelque chose de commun à propos de toute âme, celle-ci serait l’acte (ἐντελέχεια) premier d’un corps naturel organique. C’est pourquoi il ne faut pas se demander si l’âme et le corps sont un, pas plus que la cire et la figure ou, d’une manière générale, la matière de chaque réalité et ce dont elle est la matière » (Aristote, De l’âme, II, 1, 412 b 4-8) ; « L’âme n’est pas sans le corps mais elle n’est pas le corps. Elle n’est pas le corps, elle est quelque chose du corps, et c’est pourquoi elle appartient à un corps et à un corps de telle qualité » (ibid., 2, 414 a 20-22).

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