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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

"Ma vocation, c'est d'appauvrir"

"Ma vocation, c'est d'appauvrir"

Il y a des hommes qui d’emblée forcent l’admiration et l’étonnement en raison non pas de la crainte qu’ils inspirent mais de la crainte que Dieu semble leur inspirer et qui les établit à tout jamais, malgré leur grandeur, dans une mystérieuse petitesse telle que – apprenant à les connaître – nous n’aurons jamais peur d’être déçus par eux mais bien plutôt peur de les décevoir. Le père Marie-Dominique était de ceux-là.

La première fois que je l’avais rencontré, j’avais alors dix-sept ans, c’était au cours d’une messe qu’il célébrait. J’étais très intimidé à la pensée du rendez-vous que j’avais avec lui à l’issue de l’Eucharistie, mais cette intimidation s’était alors transformée en admiration devant tant de ferveur, de recueillement, d’attention à célébrer le Saint Mystère. Jamais je n’avais vu célébrer la messe avec autant d’intensité, de respect, d’émotion. À tel point que les interrogations avec lesquelles je venais à sa rencontre pour ce premier rendez-vous, me paraissaient soudainement bien dérisoires et incongrues. Je me risquais cependant à les lui soumettre et c’est avec un grand sourire, peut-être même un rire, tellement aimant qu’il me répondait, ne faisant pas tomber ce qui pouvait rester d’objections mais bien plutôt les déposant avec tant de gentillesse, de douceur comme quelque chose qui n’était pas si grave… cette impression presque étrange que tout se simplifiait en sa présence, combien de fois l’avons-nous tous éprouvée.

Je crois profondément que le père Marie-Dominique était un homme qui craignait Dieu, un homme craignant Dieu et c’est peut-être cette emprise de Dieu sur lui qui nous le rendait tellement attirant, aimable mais en même temps insaisissable.

Comme si nous pressentions qu’il était totalement vain de prétendre mettre la main sur lui. Il y avait quelque chose en lui qui nous échappait, quelque chose de la destinée même de Jésus et qui est peut-être la marque des hommes qui n’appartiennent qu’à Dieu « mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».

Le père Marie-Dominique nous était à la fois complètement donné mais cependant semblait comme déjà nous précédant sur l’autre rive de telle sorte qu’il était impossible de s’arrêter, de le posséder. Quand un rendez-vous avec lui était terminé, c’est avec une délicatesse extrême et pleine d’efficacité… qu’il nous raccompagnait à la porte de son bureau. S’il était impensable – et pourtant si désirable pour certains et surtout pour certaines – de pouvoir mettre la main sur lui, c’est que lui, était comme absolument incapable de nous accaparer. « Ma vocation c’est d’appauvrir » avait-il confié à une vieille amie. Craignant Dieu, le père Marie-Dominique était un homme pauvre qui portait en lui et à notre portée le Royaume des Cieux. C’est le Royaume que nous pressentions lorsque, nous blottissant pour un moment sur son cœur de père, nous faisions l’expérience d’une paternité au geste tendre et ouvert. Il me semble, qu’étant si pauvre, le père Marie-Dominique pouvait nous serrer sur son cœur d’une manière telle que nous y étions comme cachés « à ciel ouvert ».

Je pense à ce propos que, ceux qui ont osé se pencher sur ce qu’ils ont nommé « les zones d’ombre » de la vie du père Philippe, ont franchi la limite maudite jadis dépassée par « Cham père de Canaan », fils de Noé et se sont écartés de l’ombre bienfaisante pour des zones plus ténébreuses… celles de leurs accusations et peut-être de leur mauvaise conscience. Des zones d’ombres… Oui, il est vrai que le père Marie-Dominique semblait vivre à l’ombre, à l’ombre de Quelqu’un. Il vivait dans cette ombre dont saint Bernard disait qu’elle était « la lumière de Dieu ». C’est le soleil qui fait l’ombre ! et ce ne sera jamais « ce besoin post-moderne de transparence » qui éclairera un tant soit peu ce que fut la vie du père Philippe. Comme il était pauvre il était caché ; mais l’esprit du monde n’aime pas ce qui est caché: « On n’agit pas en secret quand on veut être en vue… pas même ses frères ne croyaient en lui » (Jn 7, 4).

Mais pour ceux qui ne craignent pas l’admiration, qui ne craignent pas d’y vivre, pour tous ceux-là et pour tous ceux qui étaient un peu perdus, les petits, les pauvres, les assoiffés, le père Marie-Dominique par sa vie et ses paroles a indiqué ces lieux secrets où trouver les sources cachées. Aller le voir pour l’écouter, s’approcher de lui, prier avec lui, le recevoir, le comprendre et simplement l’admirer comme un fils, parce qu’il est libre, peut le faire, c’était à coup sûr découvrir une source ; cette source de l’Évangile, de la Parole de Dieu contemplée par lui et à nous transmise sans envie, jaillissante toujours, fervente.

La ferveur, c’était aussi si profondément une caractéristique de la limpidité (ce mot qu’il aimait tant) de son cœur de père. Il désirait beaucoup pour ses enfants cette grâce de la ferveur dans laquelle il voyait une fidélité au premier amour auquel il nous exhortait inlassablement à revenir. Un amour qui donne tout, sans réserve et qui se refuse à toute fatigue, tout repliement, toute excuse.

Il faudrait évoquer toutes ces raisons pour lesquelles le père Marie-Dominique était devenu pour nous « le père ». Cette appellation familière et spontanée pouvait paraître à certains exagérée, inconvenante. Peut-être l’était-elle, mais combien aussi était-elle riche de sens pour tous ceux qui ont appris à connaître auprès de lui, à travers lui, la paternité du Père de la Sainte Trinité.

Cette grandeur du père Marie-Dominique, il m’a été donné de l’admirer une dernière fois sur la terre la veille de sa mort, quelques heures avant sa mort. J’étais venu à Saint-Jodard et avais pu rester seul avec lui un long moment alors qu’il était entré déjà dans son agonie. Et de voir alors dans quel abîme de petitesse, de pauvreté, le père Philippe se laissait conduire pour entrer par la porte étroite avec la Sainte Vierge, fut comme une sorte de testament sous forme d’appel à suivre ce chemin par lui tracé pour ses enfants. Comme on voudrait pouvoir à notre tour le bénir et l’embrasser pour le remercier et louer le Père de la Sainte Trinité de nous avoir tant gâtés.

 

Frère Réginald

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