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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Messianisme temporel et samedi saint

Mise au tombeau, Chaource, France

Mise au tombeau, Chaource, France

La théologie du mystère du sépulcre doit être une lumière chrétienne et divine sur les enjeux spirituels de la pensée de l’homme contemporain. En effet, la philosophie contemporaine n’a jamais autant parlé de la mort. Elle a commencé avec cette question chez les Grecs, et elle revient avec cette question en notre temps. Les Grecs avaient cette question : si nous allons mourir, quel est le sens de notre vie ? Ils n’étaient pas des philosophes de l’absurde mais des philosophes de la recherche du salut. Or, le salut se pose devant le problème de la mort. La philosophie s’éveille avec cette question chez les Pythagoriciens, reprise par Platon dans le Gorgias. Certes, Aristote aborde à peine cette question. Il l’évoque dans l’Ethique à Nicomaque en affirmant qu’on ne peut déclarer un homme heureux que si sa vie est accomplie jusqu’à son terme. Et dans le traité De l’âme, il pose cette question : l’âme humaine est-elle incorruptible ? Y a-t-il quelque chose qui dépasse la rupture de l’unité de l’âme et du corps qu’est la mort ? Mais il ne résout pas pleinement cette question parce qu’au fond, la philosophie reste impuissante à l’aborder jusqu’au bout : n’ayant pas l’expérience de la mort, je ne peux pas en parler directement.

La philosophie contemporaine, elle, est l’héritière de toute une pensée chrétienne, elle est née dans un contexte qui a été marqué par le christianisme. Mais se coupant de cette matrice, elle est saisie par le désespoir. Heidegger souligne ainsi que l’homme est un « être pour la mort ». Et le monde contemporain (il suffit de voir les débats de société à ce sujet) est à la fois fasciné et terrorisé par la mort, ce qui montre bien qu’il n’est justement pas « normal » pour la personne humaine de mourir : la mort demeure un scandale. Elle est la blessure radicale de l’homme marqué par les conséquences du péché, son humiliation fondamentale. Alors que l’homme est le seigneur de l’univers (Dieu l’a créé avec cette dignité), il est remis à la terre, corruptible… Il porte en lui-même une « saveur de néant », une pente vers la corruption qui le fait frémir. Pourquoi ? Parce que, et c’est pourquoi c’est tellement profond du point de vue de l’esprit, l’âme humaine, qui est une âme spirituelle, fait que la personne humaine n’est pas faite pour la mort. C’est pourquoi affirmer que l’homme est un « être pour la mort » est en réalité une abdication de la dignité de l’homme : il est commode de conclure cela, et cela relève d’une mentalité suicidaire. En effet, si je suis un « être pour la mort », autant maîtriser les choses, les devancer tant que j’en suis encore capable, et mourir « dans la dignité » ! Cela veut dire que l’on préfère se suicider plutôt que d’entrer dans une passivité que l’on ne maîtrise pas, parce qu’on pressent que l’on porte en soi quelque chose qui n’est pas normal pour la personne humaine.

Le regard chrétien s’enracine dans un réalisme humain très radical – et c’est là où Aristote est bien plus réaliste que Platon : la mort est un mal, une peine, une rupture, une séparation d’avec ceux que j’aime, et non pas une libération… Comment pourrais-je la supporter si j’aime ? Je ne le peux pas. Ou alors, c’est que j’aime « à moitié », c’est que je n’ai pas compris jusqu’au bout l’exigence de l’amour. Camus l’a très bien exprimé dans L’homme révolté : il souligne le caractère insupportable du petit laïus  de l’aumônier au condamné à mort ; celui-ci répond qu’il n’en a rien à faire de ce discours, car la mort veut dire quitter la beauté du monde, l’amour d’une femme, ce qui n’est pas supportable.

La personne humaine est donc confrontée à cela et la Révélation chrétienne a en quelque sorte renforcé le problème car, dans l’état de justice originelle, l’homme avait le privilège de l’immortalité, dans une harmonie parfaite entre la vie avec Dieu et la vie sur la terre. Il nous est bien montré dans la Genèse que la mort arrive comme une peine, comme une conséquence de la chute originelle. La mort nous met donc en face de la rupture que le péché originel a accomplie avec Dieu et du désordre qu’il a établi dans l’homme. L’homme n’est pas devenu mauvais, mais il porte en lui un désordre. Certes, si nous voulons l’expliquer humainement et en faire quelque chose de rationnel, nous cherchons à expliquer l’homme par ses ruptures, par ses replis et donc par ses nostalgies. Ces philosophies exposent en réalité la logique de l’orgueil et cherchent à expliquer rationnellement quelque chose qu’on ne peut pas expliquer seulement à ce niveau. Elles ont une méthode dialectique, parce qu’il faut arriver à tenir la contradiction : comment puis-je dire à la fois que l’homme est spirituel et qu’il est mortel, corruptible ?

Nous avons une nostalgie fondamentale de cette harmonie première, qui se traduit de mille manières. Et cela montre pourquoi le mystère du sépulcre du Christ, qui a porté notre mort en Dieu, est tellement important pour la personne humaine, spécialement aujourd’hui. Le Christ a porté notre mort, la mort de chaque personne humaine. Même si nous le vivons dans l’Église, c’est aussi un mystère de solitude où chacun est invité à entrer dans une adoration nouvelle : dans la mort du Christ, ma mort a été portée. Et Jésus nous apporte par là quelque chose qui va infiniment plus loin que la nostalgie de retourner au paradis terrestre. Le messianisme temporel, c’est là qu’il prend tout son sens : le samedi saint est une fête dans laquelle il y a un contraste extrême : la pauvreté extrême du cadavre du Christ, face à la nostalgie poussée jusqu’au bout de revenir au paradis terrestre. Jésus n’est pas un Messie qui nous remet au paradis terrestre. Il ne nous libère pas de cette rupture qu’est la mort. Il fait mieux, il la porte pour en faire un mystère d’amour et un lieu de découverte du mystère de Dieu qui va plus loin que si nous étions revenus au paradis terrestre. Le samedi saint, il faudrait donc « reprendre » tous les messianismes temporels, toutes les tentations d’utiliser le Christ pour « réussir » selon les critères de la vie sur la terre, parce que si c’est celui-là qui est le plus extrême, il éclaire tous les autres. Le messianisme temporel extrême, c’est de vouloir que le Christ nous enlève la peine de la mort. Or, il a fait mieux que de l’enlever, il l’a portée et il en a fait un mystère d’amour…

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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Grégoire 04/04/2015 18:49

Mais alors, pourquoi la philosophie contemporaine est-elle saisie par le désespoir? serait-ce qu'en rejetant la foi chrétienne, elle rejette aussi toute quête de Sagesse, toute capacité d'atteindre un premier être transcendant, toute attitude religieuse, et alors son désespoir vient de sa nostalgie d'un salut, d'une ouverture vers quelque chose qui dépasse l'homme? c.a.d, elle est marqué par les nostalgies de la foi, et dans son rejet, elle s'est fermé elle-même la porte à toute ouverture autre que les limites humaines?

Grégoire 04/04/2015 10:14

Pourquoi la philosophie contemporaine en 'se coupant de sa matrice chrétienne, est-elle saisie par le désespoir? Ne serais-ce pas parce que la foi est devenu tellement lié au politique et à un pouvoir (religieux etc..) qu'elle a pris un caractère totalisant, étant vécu pratiquement comme une évidence, régentant les moeurs et vie quotidienne...? N'est-ce pas cela qui a conduit a son refoulement...? Quand on a refusé qu'elle soit une épreuve, un lieu d'appauvrissement?
De fait la philosophie, doit-elle quelque chose à la foi? Ne doit elle pas être 'séparé' de la foi...? Car la foi, si elle nous dit que notre mort a été porté, cela n'en reste pas moins une épreuve, et ne change pas le questionnement de l'homme face à cet arrêt aveugle et tombant comme par hasard... La foi ne remplace, ni ne supprime le coté 'désespérant' de cet évènement qu'est la mort, l'arrêt brutal de toute amour, de tout projet...

Les trois sagesses 04/04/2015 11:10

Certes. Mais que la philosophie contemporaine soit marquée par un héritage chrétien, certes mal vécu et caricaturé, mais tout de même présent dans son horizon, c'est un fait. Le renouveau d'une vraie pensée philosophique peut-il se contenter d'être "contre"? C'est plutôt le signe d'une faiblesse.