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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La Croix, révélation de l'amour divin

Fra angelico, Crucifixion (détail)

Fra angelico, Crucifixion (détail)

A Pilate, Jésus déclare : « Je suis roi » ; et il ajoute aussitôt : « Je ne suis né, je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Jésus est roi, mais il n’est pas venu conquérir un royaume terrestre ; son royaume est celui « du Fils bien-aimé » (Col 1,13) venu sur terre pour « manifester aux hommes le nom du Père » (Jn 17,16) : Dieu est Amour (1 Jn 4,8.16). Toute la vie du Christ manifeste le mystère de cet amour jaloux qui veut tout ; la première initiative de Jésus que l’Évangile nous rapporte, est cette « fugue » à Jérusalem et la réponse qu’il fit alors à sa Mère inquiète, à celle qu’il aime le plus : « Ne savez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père » (Lc 2,49). Mais la jalousie divine n’est pas exclusive, elle surabonde et s’épanouit à l’égard de tous ceux que Dieu aime : le Fils bien-aimé est aussi le bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis.

C’est à la Croix surtout que Jésus glorifie le Père ; l’heure de la Croix, c’est l’heure du Christ, « mon heure » – l’heure de la manifestation de son amour pour le Père et pour les hommes. On comprend alors ces paroles de la dernière Cène : « J’ai désiré avec ardeur manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22,15). Si l’on veut scruter les abîmes infinis de cette soif du cœur de Jésus, il faut considérer la Croix comme étant avant tout la grande révélation de l’amour divin. La Croix est certes une œuvre de réparation, de satisfaction, un holocauste ; mais elle est aussi la manifestation d’amour par laquelle Jésus, à la face du monde, glorifie le Père bien-aimé : « Il faut que le monde sache que j’aime le Père » (Jn 14,20).

Cet amour, à la différence de celui de la justice originelle, est capable de se servir de la souffrance, de la tristesse et de la mort pour manifester son intensité et rayonner dans une efficacité totale. Si la plénitude de charité du Christ ne s’accompagne pas de dons préternaturels comme ceux dont jouissaient Adam et Ève, c’est pour s’emparer et se servir de toutes les peines dues au péché. Après les mystères de la vie cachée, à travers lesquels nous découvrons surtout l’épanouissement progressif de la nature humaine de Jésus dans sa vie divine, les mystères douloureux révèlent comment toutes les souffrances et toutes les morts que l’homme peut connaître sont assumées par le Christ : pour nous sauver, certes, mais aussi, et plus profondément encore, pour nous révéler le secret le plus divin de son amour pour le Père. La mort du Christ est un abîme : il est entré dans la mort comme jamais personne n’y entrera, parce qu’il l’a vécue, se servant d’elle comme d’un signe lui permettant de manifester son lien d’amour avec son Père.

Ce lien d’amour ne peut se contempler que dans la lumière du mystère de l’union hypostatique. L’amour de Jésus qui nous est révélé à travers la Passion, la Croix et, d’une manière ultime, la blessure du cœur, possède une plénitude telle, qu’il ne peut jaillir que de la grâce émanant du mystère de l’union hypostatique, comme sa propriété (saint Thomas d'Aquin, Somme théol., III, q. 7, a. 13, ad 2 ; q. 9, a. 2). Seul, en effet, le Fils unique peut glorifier le Père avec cette plénitude, sans réserve aucune ; et le Père ne peut exercer un tel excès d’amour, qui s’empare de tout, sans rien épargner, qu’à l’égard de son Fils unique, « le Bien-aimé » (Ep 1,6). Cette surabondance est le vrai « feu du ciel » qui dévore la victime, l’eau, l’autel, attestant par là même l’authenticité de l’amour divin sur son Christ.

Le mystère de la Croix nous révèle ce mode de plénitude et d’excès de l’amour de Jésus pour son Père, effet immédiat de la surabondance de l’amour du Père pour son Fils. C’est cet amour éternel du Père pour le Verbe qui s’empare de la nature humaine du Christ ; le cœur humain du Christ aime le Père, comme le Verbe aime le Père. Cet amour mutuel qui unit le Père et Jésus nous met immédiatement en présence de la source première de tout amour, le mystère personnel de Dieu, au sein de la Très Sainte Trinité. Il faudrait considérer ici les nombreux passages de l’Évangile (en particulier celui de saint Jean) mettant en lumière cette vie d’amour mutuel qui, enracinée dans le silence de la vision béatifique, illumine les sommets de l’âme du Christ et surabonde sur tout son être par l’exercice du don de sagesse. De fait, nous ne pouvons vivre de l’amour trinitaire que dans l’amour mutuel du Père et de Jésus ; nous ne pouvons vivre de l’unité du Père et du Verbe qu’à travers la blessure du cœur de Jésus, signe et instrument conjoint de cet amour et lieu où se réalise l’unité de nos âmes dans l’amour divin. N’est-ce pas ce que le Thabor annonçait : le Père qui nous demande d’écouter l’appel silencieux de la blessure du cœur de son Fils bien-aimé, en qui il a mis toutes ses complaisances (Mt 17,5) ?

Épiphanie de cet amour, la Croix est simultanément la manifestation de l’amour du bon Pasteur pour ses brebis et du Père pour les hommes en ce don de son Fils unique.

 

Marie-Dominique Philippe, OP, Le mystère du Christ crucifié et glorifié, p. 68-70.

© Alsatia

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