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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Ô homme, connais ta dignité...

Ô homme, connais ta dignité...

Une admirable sculpture de la cathédrale de Chartres représente Adam, buste à peine dégrossi, émergeant de la terre maternelle et façonné par les mains divines. Déjà le visage du premier homme reproduit les traits de son modeleur. Parabole de pierre, traduisant aux yeux d'une manière aussi simple qu'expressive les mots mystérieux de la Genèse : «Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance».

La tradition chrétienne n'a cessé, depuis l'origine, de commenter ce verset. Elle y a reconnu notre premier titre de noblesse, le fondement de notre grandeur. Raison, liberté, immortalité, domination sur la nature : autant de prérogatives divines en leur source, que Dieu communique à sa créature et qu'il fait rayonner sur sa face. Établissant l'homme dès l'abord à l'image de Dieu, chacune de ces prérogatives doit s'épanouir ensuite jusqu'à parfaire en lui la divine ressemblance. Ainsi lui ouvrent-elles la plus haute des destinées.

«Connais-toi donc, ô homme !» Tel est le cri que, par la voix de ses docteurs et de ses apologistes, l'Église des premiers siècles lance partout autour d'elle. Reprenant, après Épictète, le «connais-toi toi-même» socratique, elle le transforme et l'approfondit. De ce qui était surtout pour le sage antique un conseil d'attention morale, elle fait un appel à une estimation métaphysique. Connais-toi, dit-elle, c'est-à-dire connais ta noblesse et ta dignité, comprends la grandeur de ton être et de ta vocation, de cette vocation qui constitue ton être. Sache voir en toi l'esprit, reflet de Dieu, fait pour Dieu. «Ô homme, ne méprise pas ce qu'il y a d'admirable en toi ! Tu es peu de chose, à ce qu'il te semble, mais je vais t'apprendre qu'en réalité tu es une grande chose !... Prends garde à ce que tu es ! Considère ta dignité royale ! Le ciel n'a pas été fait image de Dieu comme toi, ni la lune, ni le soleil, ni rien de ce qui se voit dans la création… Vois que de tout ce qui existe, rien n'est capable de contenir ta grandeur» (S. Grégoire de Nysse). Des philosophes t'ont dit que tu étais un «microcosme», petit monde fait des mêmes éléments, doté de la même structure, soumis aux mêmes rythmes que le grand univers ; ils t'ont expliqué que tu étais fait à son image et que tu subissais ses lois ; ils ont fait de toi un rouage, tout au plus un abrégé de la machine cosmique. Ils ne se trompaient pas entièrement. Par ton corps et par tout ce qui, en toi, peut être dit «nature», cela est vrai. Mais si tu creuses davantage, et si ta réflexion s'éclaire aux indications des livres sacrés, alors tu seras étonné des profondeurs qui s'ouvriront en toi. Des espaces incompréhensibles s'étendront devant ton regard. Tu t'apercevras bientôt que, dans une sorte d'infinité, tu débordes de partout ce grand monde et qu'en réalité c'est lui, le «macrocosme», qui est contenu dans cet apparent «microcosme»… In parvo magnus. On pourrait croire le paradoxe emprunté à quelqu'un de nos grands idéalistes modernes. Il n'en est rien. Formulé par Origène, puis par Saint Grégoire de Nazianze, il est ensuite répété par bien d'autres. Saint Thomas d'Aquin en donnera une traduction équivalente, lorsqu'il dira que l'âme est dans le monde comme «contenant plus que comme contenue», et nous le retrouverons encore dans la bouche de notre Bossuet.

Sans doute, l'homme est fait de poussière et de boue – nous dirions aujourd'hui, ce qui revient au même : il sort de l'animalité. L'Église ne l'oublie pas, le trouvant attesté dans la même page de la Genèse. Sans doute aussi, de surcroît, l'homme est pécheur. L'Église ne cesse non plus de le lui rappeler. L'estime qu'elle veut lui inculquer de lui-même ne provient pas d'une vue superficielle et naïve. Comme le Christ, elle sait «ce qu'il y a dans l'homme»… Mais elle sait également que cette humilité de ses origines charnelles n'empêche en rien la sublimité de sa vocation, et que toutes les tares qui peuvent résulter du péché n'empêchent point que cette vocation demeure, principe d'une grandeur inaliénable. Elle pense que celle-ci doit se manifester jusque dans les conditions de la vie présente, comme une source de liberté et comme un principe de progrès, revanche nécessaire à prendre sur les forces du mal. Elle reconnaît enfin dans le mystère du Dieu fait homme la garantie de notre vocation et la consécration définitive de notre grandeur. Aussi peut-elle célébrer chaque jour en sa liturgie «la dignité de la substance humaine», avant même de s'élever jusqu'à la contemplation de notre nouvelle naissance.

 

Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée, I, p. 15-18.

© Editions du Cerf

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