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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Noël, mystère de douceur divine

« Bienheureux les doux… » Mais qu’est-ce que la douceur divine qui vient de l’Esprit Saint ? Elle est « le visage propre de l’amour » quand, « victorieux, cet amour est lui-même et se communique de lui-même ». Noël nous en donne une expérience ineffable ; mais aussi la Croix. Tellement nécessaire dans un monde dur et impitoyable.

 

Le Père peut agir avec une extrême douceur à l’égard d’un fils qui reçoit tout et qui coopère sans compter, en se donnant complètement, en obéissant pleinement, sans regarder les résultats, parce qu’il sait que l’amour possède en lui-même sa propre fin : il n’y a pas de fin extérieure à l’amour. L’amour réclame donc la douceur, il n’y a plus cet élément extérieur qui est toujours présent dans la dureté. A cause de cela, il faut un amour très fort, très profond – je dirais : un amour substantiel –, pour que l’amour coopère en restant lui-même, pour qu’il coopère dans cette immanence. Alors on comprend le Gustate et videte [Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur]. C’est auprès du Christ, en étant très proche de lui, en coopérant à son amour, à ce qu’il nous demande, que la douceur peut s’épanouir en nous et devenir très grande. Si le Christ est présent en nous, l’amour s’exerce en nous dans cette douceur, parce qu’il s’exerce dans une intériorité très grande : coopérer avec Jésus pour aimer le Père, coopérer avec le Père pour l’aimer lui-même comme Père, coopérer avec le Père pour découvrir et aimer son Fils bien-aimé, celui qui nous donne son amour. C’est à l’intérieur de cette béatitude des doux que nous découvrons combien il est bon de vivre dans cette coopération : on est « pleinement d’accord ». C’est très curieux, que la douceur exige d’être « complètement d’accord ». La douceur est très joyeuse. C’est très difficile, de trouver la douceur dans l’aridité, quand on a de la peine à « tenir bon » ; la douceur implique toujours cette espèce de « recul » qu’il y a dans la joie, sans doute parce que la joie donne une sécurité ; alors on a la possibilité d’être doux, on a le temps d’être doux. Psychologiquement, c’est quand on est trop pressé qu’on est brutal et qu’on fait mal.

 

Cette douceur va surtout s’épanouir dans la charité fraternelle. A l’égard de Dieu, c’est dans la prière et surtout dans l’oraison ; et c’est vraiment découvrir que Dieu est notre fin, et que le repos de Dieu est notre repos : on peut se reposer dans le Père, auprès du Père. On n’a rien d’autre à faire ! il y a cela dans notre oraison. Mais la douceur s’exerce surtout dans la charité fraternelle, et là il y aurait beaucoup à dire : douceur dans nos paroles, ne jamais dire des paroles blessantes, ni jamais chercher le succès. Ordinairement on cherche le succès par la parole en sacrifiant quelques victimes qui nous permettent de nous mettre en valeur ! Cela, c’est contraire à la douceur, parce que la douceur ne sacrifie rien de ce qui est aux autres. La douceur est au-delà du sacrifice, mais en nous elle passe par le sacrifice, et c’est quand le sacrifice est bien fait que la douceur peut apparaître. Et la douceur est vécue auprès de nos frères : « Comme il est doux de vivre avec ses frères ! », dit le psaume (133,1). C’est une douceur qui peut avoir un grand « charme » parce qu’elle est vécue sensiblement, alors que la douceur auprès de Dieu n’est pas vécue sensiblement – mais elle est vécue beaucoup plus profondément, parce que Dieu est Dieu et qu’il est éternel. Remarquez que notre charité fraternelle aussi est éternelle, puisqu’elle « a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit Saint » (Ro 5,5). Tous les rapports fraternels que nous avons avec nos frères demeureront pour l’éternité, nous les vivrons dans le Ciel éternellement, dans une très grande douceur. Et là on comprend comment la béatitude des doux donne la « possession de la terre ». Dans la charité fraternelle, la douceur permet que l’amour s’incarne dans une certaine sensibilité ; nous sommes proches de nos frères, nous sommes avec eux en Jésus, en Marie, et Jésus fait cette union, il réalise ce mystère d’unité (Jn 17,21-22), et nous sommes heureux d’être là, dans cette douceur, auprès d’eux.

 

On comprend que cette béatitude soit très relative à l’Eucharistie. L’Eucharistie nous fait comprendre combien Jésus est doux pour nous, puisqu’il se donne comme pain et comme vin. Il se donne sous ces apparences pour être pleinement « nous » et nous transformer en lui. Car c’est nous, comme le dit si bien saint Augustin, qui sommes transformés en lui, c’est nous avec tout ce que nous avons de rugueux et de petit, comme créatures ; mais l’amour de Jésus supprime ces limites, il les envahit pour que la douceur prenne tout. Et on a l’impression que la charité fraternelle est infinie ; et c’est une impression vraie, car de fait elle est infinie puisqu’elle est une participation à l’Esprit Saint. Or la douceur ne s’épanouit que dans l’infini, puisque toute limite fait que l’action d’un autre sur nous a quelque chose de violent, de part et d’autre. Echapper complètement à cette dureté, à cette violence, ne peut se réaliser que dans un amour infini, où il n’y a pas de limites, et où il y a une présence, et une présence qui peut s’épanouir, qui peut grandir. La douceur vient quand, après avoir beaucoup lutté, nous sommes victorieux de toutes les luttes. Or l’amour n’est pleinement lui-même que dans la victoire. La douceur est donc le visage propre de l’amour quand, victorieux, cet amour est lui-même et se communique de lui-même. La douceur est le visage propre de l’amour. C’est ce qu’il y a de si profond dans la béatitude des doux, et là il faut bien constater que cette béatitude est rare ! C’est rare, de rencontrer vraiment l’ami de notre cœur chez qui il y a cette douceur, c’est rare de rencontrer vraiment un être humain qui ait une âme de douceur.

- Peut-on dire que la douceur se trouve au lieu de rencontre entre la rigueur d’un devoir et la limite d’un droit ?

- Non, pas du tout. La douceur est quelque chose de bien plus spontané. Elle émerge de l’amour, alors que là on veut l’expliquer par l’efficience ; or il n’y a rien de moins efficient que la douceur ! Dans la douceur on perd son temps, on dépasse le temps ; il y a dans la douceur quelque chose comme un dépassement du temps. On n’est plus limité par le temps : c’est le repos. Dans un monde comme le nôtre, qui est très tendu et qui est une course au temps, et qui de ce fait devient dur, il n’y a plus de douceur. Il faut pouvoir s’arrêter, se reposer, pour être doux et permettre à la douceur de s’épanouir. Et la charité fraternelle est le moment par excellence où l’on perd son temps ! à cause de cela c’est très difficile. On en a l’expérience : quand on est très pris et qu’on a avec quelqu’un un entretien qui devient complètement inutile, on a envie de partir ! alors que c’est peut-être à ce moment-là qu’il faudrait entrer dans la douceur, vivre quelque chose de « Bienheureux les doux »… On doit être heureux dans la douceur, bienheureux dans la douceur, dans ces pertes de temps…

- La douceur est-elle une situation provoquée ou une situation permanente, un état qui fait partie de la personne ?

- Ce n’est ni provoqué, ni permanent, c’est une situation qui jaillit de l’amour, et d’une surabondance d’amour. La douceur est toujours une surabondance d’amour, et une gratuité. Il n’y a pas un « devoir » de douceur.

- C’est une conséquence de l’amour ?

- On est doux parce qu’on aime et parce qu’on veut exprimer un amour gratuit. On n’exprime jamais par la douceur un amour nécessaire, alors qu’un amour gratuit s’exprime par la douceur.

Noël, mystère de douceur divine

Essayons maintenant de mieux découvrir la douceur en la regardant en Jésus et en Marie. Regarder les relations de Marie et de Jésus petit enfant serait un merveilleux développement pour apprendre la douceur. Marie est empressée, il y a toujours en elle une hâte – on le voit bien lors de la Visitation (Lc 1,39), et surtout à Cana où elle a hâté l’heure de Jésus (Jn 2,1-11) –, et pourtant Marie est toujours douce. Alors que, ordinairement, celui qui est dans la hâte n’est pas doux : il est pressé – « On n’a pas le temps, il faut aller vite ! ». Marie, elle, met la douceur à l’intérieur de sa hâte, et c’est même peut-être un caractère tout à fait propre à la vraie douceur. Parce que si on lambine, c’est le marécage ; et la douceur du marécage est une douceur mièvre, la douceur de celui qui s’enfonce dans des choses secondaires. La vraie douceur exige une netteté, une précision, qui s’exprime souvent chez celui qui est pressé : il laisse tomber les choses accidentelles, il voit tout de suite les choses nécessaires, et il est agacé de voir que les autres, ne voyant pas le nécessaire, le mélangent à des choses tout à fait accidentelles. L’amour n’est pas accidentel, la douceur non plus ; elle est dans l’amour une plénitude qui donne un repos, et en même temps une détermination très grande, très profonde. C’est pour cela que la vraie douceur est très rare. N’est-ce pas la première chose que Jésus enseigne à sa Mère ? La douceur de Marie à Noël est exemplaire ! En face du refus – « il n’y a pas de place » (cf. Lc 2,7) – on se serait tous mis en colère, et Joseph a dû se mettre en colère ! mais pas Marie. Elle a compris que ce refus permettrait en surabondance une douceur plus grande ; et la douceur que, dans l’étable, Marie a pu donner à Jésus, et Jésus comme petit enfant à sa Mère, est à son comble parce qu’elle est liée à la pauvreté. Et dans l’étable on a tout son temps ! parce qu’il n’y a personne, sauf les pauvres, les bergers qui viennent là… mais ils ne dérangent pas ; alors on a tout son temps et l’amour peut être pleinement donné dans la douceur.

La douceur de la Croix est toute différente ; c’est la douceur du blessé. C’est extraordinaire, de voir comment un blessé, quand dans l’amour il domine sa souffrance, quand il arrive vraiment à aimer au-delà de cette souffrance, est doux dans une patience étonnante. Le temps est brûlé par l’amour et dans la douceur il peut s’étendre. C’est en ce sens que la douceur est une victoire de l’amour sur le temps. L’amour n’est pas mesuré par le temps ; c’est le mouvement qui est mesuré par le temps, mais pas l’amour comme tel. L’amour réclame le repos, il réclame qu’on s’arrête, et quand il est pleinement victorieux on s’arrête dans la douceur.

 

Marie-Dominique Philippe, OP, Le feu sur la terre

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