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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Les derniers chrétiens...

Entretien avec Christian Bobin

Votre dernier livre s’intitule «La grande vie». A vous lire, cependant, on dirait que la grandeur de la vie est surtout dans les plus petits événements du quotidien…

Christian Bobin: Le monde moderne est une entreprise de destruction méthodique des âmes, des appartenances et des liens profonds! De plus en plus, la vie, la grande vie, la vie immense, la vie éternelle se réfugie dans de toutes petites chapelles qui peuvent être une clochette de muguet, ou la poitrine brûlante d’un rouge-gorge, ou le poème d’un poète négligé. Ou aussi dans la paume d’un nouveau-né. Je ne parle pas des petites choses, je parle des grandes choses. Et je vois qu’elles ont trouvé un abri, parce qu’elles sont persécutées par la mécanique, le bruit, un état du monde qui nous laisse très peu en paix avec nous-mêmes.

Vous y parlez de vos parents. L’écriture permet-elle de redonner la vie aux disparus?

Oui absolument. C’est même à mes yeux la vertu première de l’écriture. Là aussi, la vie dite moderne a élevé une muraille, entre les vivants et les morts. Je crois que cette muraille n’existe pas. Nous sommes redevables de personnes qui nous ont précédés. Le peu de ce que je sais de la vie, je l’ai trouvé dans les yeux de mes parents. Je l’ai déchiffré dans leurs gestes, dans leur manière d’être, plus encore que dans leurs discours. Cela semble légitime, et en tout cas cela me rend profondément heureux de les faire revenir sur la page blanche. De les faire voir, de les faire apparaître. Je crois que l’écriture est un art de la présence. C’est un art de la résurrection. Certaines choses vécues ne sont pas tout à fait vécues tant qu’elles ne sont pas écrites, tant qu’elles ne sont pas transmuées, soulevées par l’écriture. Le danger de ce que nous vivons parfois de beau, c’est de le laisser échapper dans le silence et que cela s’évapore. Que rien n’en reste. C’est lorsque j’écris que je comprends ma propre vie. L’écriture est pour moi une confiance nécessaire de la vie. Et cette écriture doit être la plus précise, la plus fine, la plus délicate et la plus forte possible. Il ne s’agit pas de l’écriture courante. Pas de ce qu’on va trouver dans la plupart des livres. Je ne fais confiance qu’aux poètes.

«L’ange qui nous a chassés du paradis a négligé de fermer quelques portes», écrivez-vous. Le voyez-vous dans le monde, le paradis?

Oui, parce que je ne sépare pas ce monde de l’autre. Il y a un autre monde mais cet autre monde a la particularité d’être sans cesse mélangé à celui que nous vivons. Tout ce que je sais m’est venu du rire d’une jeune femme, qui n’est plus, m’est venu des silences paternels, m’est venu de la brillance d’une phrase sur la page d’un poète. Le silence d’un père, c’est grand comme une falaise. Et ce peut être éclairant comme un soleil. Le rire d’une jeune femme, ça a la force de dix mille printemps qui viennent éclater dans votre cœur. La page d’un livre, c’est comme une neige éternelle sur laquelle le soleil vient enflammer des atomes de pensées, de songes. Toutes ces choses-là, le rire, le silence, la page sont des choses éminemment matérielles ou du moins incarnées. Mais elles parlent d’une autre vie. Elles témoignent d’une autre chose.

Vous écrivez que vos livres «s’émerveillent d’un rien de lumière sur une montagne d’ombre». C’est cela la grande vie?

Je prends un reproche qui m’est souvent fait, ou une image dans laquelle je me sens cloisonné parfois. Je serais un écrivain des toutes petites choses, des riens, des presque riens. Alors, d’accord. Admettons. Mais quand je parle d’une chose ou d’une présence qui m’éblouit, cette chose ou cette présence se détache toujours sur un fond très dur, très noir. Exactement comme en peinture. Un fruit ou un oiseau n’a jamais autant d’éclat que lorsqu’il s’arrache à un fond nocturne. Les deux choses sont importantes et il faut les tenir ensemble. Le brin de lumière certes, mais il ne m’apparaîtrait pas s’il ne se détachait pas, d’une manière douce et violente, d’un fond terrible. J’ai toujours vu les deux côtés de la vie. C’est une banalité que je dis, car au fond nous l’éprouvons tous. L’enchantement de cette vie et la terreur qu’elle est. Ces deux choses marchent ensemble et sont inséparables. C’est aussi parce que la vie est impitoyable qu’elle est, par moments, d’une douceur divine. Les deux sont liés. Si vous les séparez, vous tombez d’un côté dans le désespoir, et de l’autre côté dans un optimisme naïf et dangereux.

Les derniers chrétiens...

Il y a beaucoup d’oiseaux dans vos écrits, qui ne font parfois que passer. Vous dites même qu’ils «sont les derniers chrétiens»? 

Nous pouvons être parfois, quand nous sommes au mieux, le reflet des choses invisibles. Exactement comme un étang va refléter le ciel passant sur ses eaux. Je vis dans une forêt. Dans cette forêt il y des chats sauvages, des biches, des renards, quelques sangliers, et puis il y a pas mal d’oiseaux. J’en vois certains, d’autres me restent inconnus, à part leur chant. Les oiseaux sont des êtres qui me réjouissent profondément. Ce sont des «gens» que j’admire. Leur chant résonne pour moi comme la confiance même. Or il est lancé par des vies qui sont menacées de tous les côtés. Aucun oiseau n’est assuré de trouver sa nourriture chaque jour et ils passent un temps considérable à la chercher. Le plus beau – et vous pouvez le voir même en ville auprès des simples moineaux – est de voir ces oiseaux apparemment perdre du temps, chose que nous ne savons plus faire, et regarder à gauche et à droite, sans but précis, sans crainte. C’est tout à fait pour moi le geste d’écrire. Ce sont des maîtres d’écriture, les oiseaux. Ils sont épris du ciel, ils en viennent, ils le traversent mille fois par jour, et ils ont cette grâce de s’étonner, de regarder des choses qui nous paraîtraient infimes, des choses que nous n’apercevons pas. J’adore ce peuple des oiseaux. Marceline Desbordes-Valmore, un poète que j’estime, parle du «peuple d’en haut» à propos des oiseaux. C’est très juste. Ce peuple-là, si on lui fait confiance, si on le laisse aller et venir à ses affaires sans l’inquiéter, nous amène beaucoup. Quand je dis que ce sont les derniers chrétiens, cela doit être lu avec un sourire. J’entends par-là que cette confiance jetée comme ça au fond de l’univers, à partir d’une toute petite branche, à partir d’un buisson épineux, à partir d’une réalité très dure, cette mélodie de confiance qui est lancée, cet appel aussi qui est lancé, c’est le même appel que nous pouvons trouver dans les psaumes ou dans les cantates de Jean-Sébastien Bach.

Vous décrivez une femme qui serre chaleureusement les mains à trois mendiants sur les Champs-Elysées. Pour faire le contraste entre la fausse richesse et la vraie? 

Je ne vais pas parler de vraie richesse ou de fausse richesse. On tomberait alors dans un discours qui ne dérange personne. Le domaine des idées et des opinions, je n’y entre pas, ce sont des terres mortes. Les discours religieux ou spirituels ont tendance à mourir avant d’atteindre leur lecteur ou leur auditeur. Je ne parle pas ici de l’évangile, parce que l’évangile est impeccable, évidemment, il est parfait. Vous l’ouvrez et c’est comme si vous receviez des flèches en feu en plein cœur. Ça va tout droit. Il n’y a pas un mot de trop. Et malgré les apparences, cela ne vous fait jamais la morale. Je crois beaucoup à la force insurrectionnelle de la poésie. La poésie est une manière de dire les choses qui leur laisse leur force pure. Qui leur laisse toutes les chances de nous atteindre. Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine, parce que vous avez tout laissé inchangé. Ce que j’aime dans la poésie, c’est la brutalité de cette grâce, de la beauté. C’est la force, le soulèvement du langage.

Dieu dans la petitesse et la fragilité d’un nouveau-né, Noël doit être votre fête? 

Le sujet de Noël est compliqué. Nos sociétés ont recouvert cette naissance pauvre de plein d’or, de richesses, de paquets cadeaux, de bruit, de tensions, de commerce. Pour moi la vraie fête chrétienne est Pâques. C’est peut-être la seule fête chrétienne. La légende «dorée» de Noël est très belle, nous en avons besoin. A chaque naissance, les dés sont jetés à nouveau. Comme si, dans chaque berceau, partout au monde aujourd’hui encore, on peut voir Dieu relancer les dés de la création. Et tout rejouer, tout parier à nouveau. Naître, c’est le mouvement même de la vie, sans cesse. Il est même possible que la mort, dont je ne sais rien, soit une figure paradoxale de la naissance. Si je peux écarter les sapins, les lumières et l’émerveillement de plus en plus est fabriqué, ce que je verrais dans Noël, c’est ce point de naissance, qui est extraordinaire, une vitalité indestructible. C’est beau aussi de saluer la venue au monde de celui qui va empêcher le monde d’être pour nous mortel, d’être pour nous une montagne de mélancolie, une montagne triste infranchissable. Il est beau qu’il y ait eu un jour, parce que cela a existé et ce n’est pas une légende, qu’il y ait eu un jour, une fois, un homme qui a commencé par être privé de tout, comme les nouveau-nés, et que cet homme par sa tenue, par sa parole, nous ait parlé si magnifiquement de la vie, de notre vie à nous. Et nous ait parlé si magnifiquement de nous-mêmes. Et nous ait ennoblis. Le paradoxe de Noël, de cette naissance, est que Jésus est un pauvre, un moins que rien qui, en une trentaine d’années, va nous faire découvrir notre noblesse.

Vous êtes présenté comme un auteur chrétien. Qu’est-ce au juste, être chrétien? 

Je ne sais absolument pas. Le mouvement de l’écriture est un mouvement de résistance à toute définition. J’écris pour me détacher de tout ce qui est mort, endormi, convenu. Les définitions ou les dogmes ont quelque chose d’arrêté qui ne me plaît pas. D’autre part, je vous répondrai par la parole d’un poète que j’estime plus que tous, Jean Grosjean. Dans un entretien, il a cette formule qui lui échappe: «Jésus n’était pas chrétien.» Ce qui s’est déposé un peu paresseusement sous le nom de «chrétien», dans l’histoire au fil des siècles, correspond assez peu au tracé d’insurrection paisible qu’était cet homme qui était le Christ. Si homme, si pleinement homme, qu’il en est devenu divin. Parce que c’est peut-être le plus difficile, d’être humain, au fond. Cela n’arrive presque jamais. Et là c’est arrivé. Qu’un homme arrive à être entièrement et parfaitement humain. Alors si vous appelez cet homme-là un chrétien, on pourrait dire qu’il est le seul. C’est peut-être vers cette présence-là, vers cette vibration, qu’il faudrait travailler à se rapprocher.

Si Dieu est dans les petites choses, n’est-il pas aussi dans les grandes, s’il est avec les pauvres, n’est-il pas aussi avec les riches? 

Ce qui serait insupportable serait d’être manichéen. Ce que j’appelle les petites choses ne sont pas petites. Elles sont juste un abri pour les grandes. Personne ne connaît l’adresse de Dieu. Dans les trois tentations que le diable fait au Christ, il y a celle de pouvoir tout changer en nourriture. Le Christ n’idolâtre pas les pauvres. A tout moment, il déroge. Il échappe à ce qu’on imaginait de lui, à ce qu’on aurait voulu qu’il soit. Il parle évidemment de ceux qui n’ont plus rien, de ceux que la vie broie, détruit. Mais personne n’est désigné comme, à l’avance, perdu. Je ne suis pas un moraliste. J’ai 63 ans, j’ai eu le temps de voir toutes sortes de choses, et toutes sortes de gens. Et j’ai vu que parfois, des gens d’un milieu très riche ou dans les choses dites grandes, il y a des grâces incroyables. La vérité est très mobile. Elle est très fuyante. Elle est réfractaire à toutes nos prévisions. On peut trouver un visage christique exactement partout. Ce n’est pas une question de milieu, ni d’étiquette. En vérité, c’est beaucoup plus simple que cela.

Vous présentez une chronique radiophonique sur la RTS depuis six ans. Etes-vous attiré par la Suisse? 

J’aime votre pays, de ce que j’en sens. Mais je suis un assez pauvre voyageur. Je suis né au Creusot, une petite ville dure, ouvrière, de Bourgogne. En ce moment, je vis à 15 km du Creusot. J’ai mis plusieurs dizaines d’années à faire 15 km. Il me faudra encore un peu de temps pour arriver chez vous. Un des écrivains qui m’a le plus touché, à mes débuts, était Ramuz. Puisque nous parlons du Christ et de Noël, son petit livre qui s’appelle «Terre de ciel» est un livre miraculeux. Il s’agit de la résurrection d’un village entier. Les gens ont disparu, puis ils reviennent et, regagnant leur village, ils retournent aux coutumes anciennes. On s’aperçoit alors que la vie éternelle n’est jamais que la vie ordinaire. Mais juste nettoyée de nos tracas, de nos angoisses. Juste cette vie-là, juste cette vie quotidienne, c’était et c’est la vie éternelle.

 

© bonnenouvelle.ch

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