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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Conventions...

Conventions...

Cela fait longtemps que j'ai cessé d'adresser mes vœux à mes amis à l'occasion de la nouvelle année. Ce n'est pas un manque de civilité, c'est un excès de prudence. Éviter les conventions, les rituels, les faire-part, toutes ces formalités qui jurent avec la vie et la vérité des sentiments. À ceux que j'aime, je n'attends pas une telle occasion pour leur dire que je les aime. C'est tous les jours que je pense à eux et m'inquiète pour leur vie, leur santé, leur sérénité. C'est tous les jours qu'il faut tendre la main et le cœur à l'être aimé. C'est tout le temps qu'il faut songer à être présent quand ceux qu'on aime ont besoin de nous.

En amour comme en amitié, il faut éviter poncifs et clichés (les traditionnels vœux du président de la République sonneront toujours faux, quel que soit celui qui les présente), faire en sorte que la relation ne devienne pas platonique ni encombrée de paroles et de mots qui tombent comme des feuilles d'automne, donner sans rien attendre en retour (donner, c'est recevoir), être là dans la gratuité absolue et dans l'amour simple, parce que vrai. A-t-on besoin pour cela d'arracher un arbre et de le décorer d'étoiles en papier brillant ? Une copie en plastique suffit, même si cela pollue.

À quoi bon creuser le sillon des illusions ?

Je présenterai mes vœux à mes amis le jour où je serai certain, et surtout capable, de les aider à les réaliser. Sinon, ce sera une prière, une errance dans la forêt rongée par des souhaits en déshérence. Je ne suis marchand d'aucune certitude. À quoi bon creuser le sillon des illusions avec des paroles parfumées ? Nous savons tous à quoi nous en tenir quant à la capacité qu'a l'homme de détruire son prochain. Nous vivons dans un monde et une époque où la brutalité et la malveillance ont remplacé les valeurs d'humanisme et de solidarité. Hobbes s'est trompé en affirmant que «l'homme est un loup pour l'homme». Ni loup ni rat. Aucun animal, quelles que soient sa force et sa rage, n'est en mesure de planifier des souffrances et des massacres pour les autres. Alors il vaudrait mieux remplacer cette formule – devenue avec le temps caduque – par une autre, plus simple et plus évidente : «L'homme est un homme pour l'homme.»

Les vœux, c'est de la fumée. La douleur du monde est une réalité qui nous regarde et nous concerne. Sur un plan plus modeste, sur le plan privé, rien ne nous empêche de combler de vœux et de présents ceux que nous aimons, que ce soit à l'occasion d'une fin d'année ou à l'apparition du soleil après un long hiver. Cela étant, je formule moi aussi un vœu, un seul : soyons attentifs à l'arbre et à l'eau pure qui portent notre destin vers la lumière. Ce n'est plus un vœu, c'est un ordre.

 

Tahar Ben Jelloun

© Le Point

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