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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Science et sagesse, une distinction capitale

Le climat dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui est marqué par un positivisme très répandu ; nous vivons dans un monde positiviste. À cause de cela, la distinction de la sagesse et de la science n’est plus vivante ; la science se prétend sagesse et supprime donc la sagesse. Aussi, on ne comprend plus le sens et le rôle de la philosophie et on l’écarte comme inutile. Ce climat atteint même les hommes d’Église, beaucoup de théologiens et de ceux qui doivent enseigner la théologie. On le voit de multiples manières, par exemple par rapport à la parole de Dieu, soumise à l’emprise des sciences exégétiques ; par rapport à la vie théologale, que la psychologie et les sciences humaines voudraient pouvoir mesurer et relativiser ; par rapport à une conception fausse du droit et du droit canonique, selon laquelle la lettre de la loi passe avant l’esprit de la vie chrétienne dans la miséricorde, etc. Il s’agit d’une véritable négation de l’âme spirituelle et donc de l’intelligence et de l’amour dans ce qu’ils ont de plus profond. Or, seule la redécouverte d’une authentique philosophie première de ce qui est, découvrant la substance (l’ousia) et l’être-en-acte (l’energeia) et, grâce à ces deux principes, découvrant le problème de la personne au niveau de l’être et de l’esprit, peut nous aider à dépasser ce positivisme et redonner à l’intelligence humaine toute sa dimension.

D’autre part, on a depuis longtemps ramené la recherche intellectuelle à la connaissance de la cause formelle, des concepts et des définitions logiques. C’est ce qui a engendré le fidéisme qui aboutit à la destruction de la foi et de l’intelligence et supprime leur coopération profonde dans la sagesse théologique au service de la parole de Dieu. De fait, si toute la connaissance se réduit à la recherche de la forme et des idées, on est conduit à dire que l’intelligence humaine ne peut pas connaître Dieu, puisqu’il n’y a pas d’idée de Dieu et qu’on ne peut pas connaître ce qu’il est, son quid. L’ontologisme de Descartes engendre directement le fidéisme et prépare l’athéisme philosophique. Car, plutôt que de se réfugier dans une attitude fidéiste, caricature de la foi, ne vaut-il pas mieux avoir enfin le courage d’affirmer que Dieu n’existe pas et redonner à l’homme (et à sa pensée) sa dignité et son autonomie ?

Cette position, qui exalte l’appréhension de la forme, oublie que le jugement peut aller plus loin que l’appréhension, grâce à l’amour. Et, comme nous le verrons, c’est cette redécouverte de l’amour dans ce qu’il a de plus profond qui nous permet de découvrir l’être-en-acte, cause finale de ce qui est en tant qu’il est. Sans cela, nous ne pouvons plus véritablement parler de la personne humaine, ni nous élever jusqu’à la sagesse, jusqu’à la découverte sapientiale de l’existence de la Personne première, du Créateur, Celui que les traditions religieuses nomment Dieu.

Science et sagesse, une distinction capitale

Il n’est donc pas du tout secondaire de reprendre cette recherche métaphysique pour elle-même. Saint Thomas n’a pas fait cela parce que, de son temps, il fallait surtout montrer l’authenticité d’une véritable théologie doctrina sacra. Il en a développé le caractère scientifique grâce à la philosophie d’Aristote. Mais de notre temps, il est absolument nécessaire de reprendre la philosophie première pour elle-même, étant donné le fidéisme qui imprègne l’intelligence de beaucoup de théologiens, au point que certains ont dit que l’encyclique Fides et ratio était une confirmation du fidéisme et de la position de Maurice Blondel. Au contraire, cette encyclique réclame de nous une recherche philosophique renouvelée, reprise à sa source, qui permette à la théologie de se renouveler elle-même véritablement et de se développer d’une façon plus profonde et ultime.

Étant donné donc cette poussée du positivisme et le danger du fidéisme annoncé déjà clairement par Paul VI (2), il est nécessaire de prendre très au sérieux l’affirmation de saint Thomas selon laquelle la philosophie est une sagesse et atteint par elle-même le mystère de Dieu. En fait, le positivisme et le fidéisme sont deux formes d’exaltation de la subjectivité. Dans le positivisme, qui est un triomphalisme de la science, l’homme se fait la mesure du réel par sa science. Dans le fidéisme, la critique passe avant tout ; en effet, en affirmant que l’intelligence est détruite par le péché et que seule la foi atteint la vérité, on se fait soi-même le juge de la foi, puisqu’on ne suit pas l’enseignement de l’Église selon lequel l’intelligence est par elle-même capable de découvrir la vérité et l’existence de Dieu.

 

Marie-Dominique Philippe, OP, Retour à la source, I, Avant-propos

© Fayard

 

(1) Comprenons bien que nous préférons à « métaphysique » le terme de « philosophie première ». C’est le terme qu’Aristote lui-même a utilisé, alors que le mot métaphysique apparaît tardivement avec la classification des ouvrages d’Aristote. Pour Aristote, la philosophie première est le développement ultime et parfait de la philosophie dont l’objet est la connaissance de ce qui est en tant qu’il est (to on hè on). Elle se structure par la découverte des principes propres de l’être, la substance (ousia) et l’être-en-acte (energeia), et s’achève en théologie « naturelle » par la question philosophique de Dieu.

(2) Il affirmait ainsi que la recherche philosophique de Dieu devait contribuer à « dissiper la méprise d’un certain nombre de croyants qui sont aujourd’hui tentés par un fidéisme renaissant. N’attribuant de valeur qu’à la pensée de type scientifique, et défiants à l’égard des certitudes propres à la sagesse philosophique, ils sont portés à fonder sur une option de la volonté leur adhésion à l’ordre des vérités métaphysiques. En face de cette abdication de l’intelligence, qui tend à ruiner la doctrine traditionnelle des préambules de la foi », il faut rappeler « l’indispensable valeur de la raison naturelle, solennellement affirmée par le premier Concile du Vatican, en conformité avec l’enseignement constant de l’Église, dont saint Thomas d’Aquin est l’un des témoins les plus autorisés et les plus éminents » (Paul VI, « Allocution du 10 septembre 1965 aux participants du VIe Congrès thomiste international », texte français publié par l’Osservatore Romano des 13-14 septembre 1965).

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