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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Désir du bien et possibilité du mal

Le fait que nous soyons capables d’un bien que nous désirons est mêlé d’une quantité de motivations, comme diraient les psychologues : si nous sommes pauvres, nous voudrions avoir de quoi vivre, malades, retrouver la santé, dans des disputes et des tensions familiales, préserver un minimum de stabilité, etc. Le désir individuel et personnel de ce qui est bon pour nous s’enracine ainsi dans des choses très simples. Et nous expérimentons les difficultés de sa mise en œuvre, de son épanouissement dans l’exercice concret de nos activités. Cela signifie qu’il y a dans notre personne une potentialité. Métaphoriquement, nous pourrions dire qu’il y a en nous un « creux ». Nos capacités sont comme un creux, en attente du bien qui peut les combler en les attirant à lui. Nous porter vers ce bien qui nous attire, nous unir à lui qui peut nous combler, c’est justement cela l’amour : l’amour nous permet d’accueillir ce que nous désirons, le bien qui nous attire, et de nous porter vers lui. Ce creux, cette capacité de ce qui est bon, c’est notre volonté : elle est cette capacité d’aimer de notre âme, dont l’acte, la vie propre, est l’amour. Nous sommes donc faits pour un bien que nous désirons mais nous ne le possédons pas. Il est à conquérir, il est nécessaire de s’y ouvrir, de l’accueillir et de nous porter vers lui.

C’est là où l’intelligence de l’amour dans ses différents visages, y compris dans ses développements encore imparfaits, est absolument nécessaire. C’est par le désir que quelqu’un avance et grandit. La source de tout dynamisme en nous, de toute conquête, de toute patience, de tout progrès, c’est l’amour. Il est ce par quoi nous atteignons ce qui est bon ; il est la réponse à l’attraction que ce qui est bon exerce sur nous de l’intérieur. Dès que nous aimons un bien, même imparfaitement, même un bien limité, même un bien très matériel, il y a quelque chose en nous qui est capable d’être agrandi et de se corriger, de se purifier. Et radicalement, l’appétit de ce qui est bon est ordonné vers la Source première de tout bien ; même dans l’amour imparfait d’un bien limité, c’est cette Source première de tout bien que nous désirons et vers laquelle nous sommes attirés. C’est d’ailleurs pourquoi l’homme, à la différence de l’animal, est capable d’excès dans l’amour et l’usage des biens matériels. Cet excès témoigne de son insatisfaction : aucun bien limité ne peut combler le désir qu’il a de ce qui est bon.

Il y a donc en nous cette possibilité, cette capacité, en puissance à ce qui est bon ; son acte propre est l’amour. Et il y a quelque chose d’analogue du côté de l’intelligence : l’intelligence est la capacité de notre âme de connaître ce qui est vrai. L’intelligence est capable du vrai, qui est son bien propre. C’est pourquoi, au sens strict, nous n’avons pas droit à l’erreur, car celle-ci est un mal qui blesse l’intelligence. Lorsque nous disons : « Laissez-moi le temps de découvrir, je chemine, je cherche la vérité, je n’ai pas encore compris telle ou telle chose », d’accord ! Mais ce n’est pas le « droit à l’erreur », qui justifierait que nous pourrions volontairement maintenir des erreurs ou des confusions.

Désir du bien et possibilité du mal

Dans cette lumière, puisque nous pouvons nous tourner vers ce qui est bon et le désirer, nous y unir et chercher à le conquérir (ce qui n’est pas le posséder), nous pouvons aussi connaître des limites, des obstacles dans l’exercice, qui freinent la croissance de notre personne dans le désir et la conquête de sa fin. Ces obstacles posent le problème du mal : le mal est d’abord cette privation du bien pour lequel la personne humaine est faite, dont elle est capable et qu’elle désire. Le mal n’est donc pas le contraire de ce qui est bon, comme le froid est le contraire du chaud. Le bien n’a pas de contraire : il est acte, il est ce pour quoi nous sommes faits. Il est la fin, la cause propre de notre volonté dans sa capacité la plus profonde. Subir un mal, c’est être privé de ce bien qui nous est dû, pour lequel nous sommes faits, dont nous sommes profondément capables. Nous sommes en attente, en creux, capables de ce bien ; et nous subissons un mal, qui nous fait souffrir et qui nous blesse, quand nous sommes privés de ce bien qui nous attire. Si le bien est personnel, le mal affecte donc la personne quand elle est privée du bien qu’elle aime. Même si tout homme est fait pour aimer, l’amour est toujours personnel ; le mal qui affecte la personne humaine, la souffrance de quelqu’un lorsqu’il est blessé par ce mal, n’est donc, au sens strict, comparable à aucun autre.

Il y a aussi le mal volontaire : celui qui existe en nous en tant que nous sommes capables de refuser ce qui est bon ou d’aimer davantage tel bien que nous aimons déjà. Prenons par exemple l’expérience du pardon : pardonner n’est possible qu’en aimant davantage celui, celle que nous avons à pardonner à cause du mal qu’il nous a fait. Nous pouvons refuser de pardonner, refuser d’aimer davantage. Nous nous détournons alors, nous nous privons volontairement d’aimer plus, d’aimer victorieusement, en nous servant de ce qui nous a blessés. Le pardon est un nouvel amour, un amour qui reprend vie à sa source et qui dépasse le mal qui nous a affectés. Il peut donc y avoir une privation volontaire de l’amour et c’est pourquoi, dans la personne humaine, il peut y avoir une dégradation spirituelle qui provient de son refus d’aimer à tel ou tel moment, dans telle ou telle circonstance. Nous pouvons nous porter vers ce qui est bon ou nous en priver, le rejeter, et c’est en ce sens qu’il existe une sorte de néant du mal volontaire qui dit "non" à l’amour. Il y a ici quelque chose qui dépend de l’exercice de notre liberté humaine, et c’est un grand mystère que l’homme puisse refuser son véritable bien, s’en détourner. Certes, il y a toujours des circonstances, ainsi que l’apparence des biens sensibles, ou des confusions imaginatives qui excusent en partie ces refus. Cependant, à un moment, le mal volontaire est le refus conscient et volontaire de l’amour et du bien qui le suscite.

Jacques Maritain dit cette chose très juste et qui demeure très actuelle : « Un philosophe qui se livre corps et âme à la peur d’être mal vu, n’est plus un philosophe ». Celui qui cherche la vérité sait qu’il doit tôt ou tard accepter d’être seul, d’être libre de la tyrannie de l’opinion commune et des conclusions convenues. Et cela peut faire peur, car la vérité n’est pas politiquement correcte. Par peur (la peur est une passion), on peut se détourner de ce bien qu’est la vérité. Le mal spirituel consiste à se priver volontairement d’aller plus loin dans la recherche de la vérité ; mais les circonstances, les difficultés du contexte jouent un grand rôle : je suis faible, j’ai peur, je n’ai pas le courage de chercher la vérité en étant libre du qu’en-dira-t-on et de l’opinion commune. J’oublie alors que la vérité est un bien supérieur à toute opinion et qu’elle finit toujours par triompher ; elle vaut même que je donne ma vie pour elle. C’est ce que Socrate a compris et vécu : il a préféré la vérité et le témoignage de la vérité à la conservation de sa vie temporelle et à la lâcheté. Certes, nous pouvons dire : « Non, c’est trop dangereux, l’exigence de l’amour et de la vérité me met trop en cause ; cela bouleverse trop ma vie et certains de mes choix. Je risque de perdre ce que j’ai déjà acquis… Je dis non ! ». En disant non, nous nous privons volontairement du bien de la vérité et de l’amour. Nous le faisons la plupart du temps à cause d’un bien que nous mettons imaginativement au-dessus de la vérité et du véritable amour. Par exemple le fait d’être connu et reconnu par les hommes, surtout par des personnages importants… Alors que nous étions capables d’être libres, nous devenons esclaves de l’opinion des autres et de l’honneur, de notre réputation, de ce que les autres (surtout les gens influents !) pensent de nous. Bien des hommes politiques sont ainsi et, malheureusement, bien des hommes d’Église aussi… Pour préférer la vérité à l’opinion, il faut beaucoup de courage et voir beaucoup plus loin que le succès immédiat et la reconnaissance des hommes. Nous pouvons aussi vouloir seulement préserver une fausse paix, une tranquillité égoïste dans ce que nous appelons un bien ; en réalité, nous faisons souvent la politique de l’autruche et nous nous aveuglons nous-mêmes pour éviter d’être dérangés par la vérité et l’amour ou, surtout, par les conséquences qui en surgiraient si nous acceptions qu’ils s’imposent à nous avec toute leur force et tout leur réalisme.

Nous sommes donc capables, et c’est pour cela que c’est une misère, de nous mutiler spirituellement. Mais pourquoi ? Parce que nous ne possédons pas notre fin, parce que nous pouvons nous replier sur nos qualités ou sur les circonstances extérieures, trouver tous les prétextes possibles pour différer le moment de nous engager résolument à la suite de ce qui est véritablement bon, de ce qui est notre fin. Retenons donc que ce qui rend possible le mal en nous c’est que ne possédant pas notre fin, nous pouvons la refuser, nous en détourner, nous en priver.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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