Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Marie et la sagesse de la Croix

Si Marie avait dit [à l’Annonciation] : « Je crois, j’accepte d’être la mère du Fils du Très-Haut, d’être la mère de Celui qui doit régner éternellement sur la maison de Jacob » – ce que l’ange a dit – Marie à la Croix aurait été complètement dans le désarroi puisque ce que l’ange annonce à Marie est plutôt quelque chose de glorieux. Et voilà qu’à la Croix, ce n’est pas tout à fait cela, ce n’est même pas du tout cela. Jésus, à la Croix, est celui qu’on rejette de la maison de Jacob, celui qu’on considère comme un blasphémateur, celui qu’on considère comme un esclave, un blasphémateur dangereux, détournant le peuple de Dieu de sa mission, qu’il ne faut pas suivre et qu’il faut rejeter. Et Marie est là, présente, en face de Jésus crucifié. Et Marie présente en face de Jésus crucifié ne peut pas comprendre humainement ce qui se passe et comment cela se fait que Jésus – que Marie connaît bien, elle sait bien qu’il est le Fils de Dieu, elle sait combien il est merveilleux de bonté, de miséricorde ; pendant toute la vie cachée, pendant toute la vie apostolique, elle a compris cette bonté du Christ… Et voilà que les grands prêtres le condamnent à mort.

Si Marie avait répondu « oui » selon ce qu’elle comprenait du message, elle aurait été complètement bouleversée en se demandant si ce qu’elle avait compris était vrai. Elle aurait été comme en face d’une sorte de contradiction : les paroles de l’ange étaient fixées profondément dans son cœur, elles restaient vivantes pour Marie à la Croix, et le spectacle qu’elle avait, étant debout au pied de la Croix, n’était pas tout à fait ce que l’ange avait promis. Humainement parlant. Si donc Marie était restée dans ce qu’elle avait compris des paroles de l’ange, elle aurait été dans le désarroi complet à la Croix, en présence d’une sorte de contradiction – une contradiction qui portait sur son Fils bien-aimé, qui portait sur tout le sens de sa vie, la mission même de sa vie.

On ne peut pas entrer dans la sagesse de la Croix sans Marie. Saint Paul nous le dit : la Croix du Christ est folie et scandale (1 Co 1,25). Et quand Marie n’est pas là, la Croix est folie et scandale. Elle est folie pour notre intelligence humaine : c’est fou que la vie du Fils bien-aimé du Père se termine à la Croix, que le Père qui aime tellement son Fils, qui est tout-puissant, le laisse entre des mains iniques : Judas, les grands prêtres, le sanhédrin… qui par jalousie désirent que Jésus soit rejeté, qu’on ne parle plus de lui. C’est cela leur désir. Que Dieu tout-puissant, que le Père tout-puissant, infiniment bon, abandonne son Fils à des mains qui ne sont pas bonnes, qui sont jalouses et qui n’hésitent pas de crucifier Jésus, c’est pour la raison humaine, pour l’intelligence humaine, quelque chose d’invraisemblable. On ne peut pas accepter cela, raisonnablement, prudemment, c’est impossible. C’est vrai, le mystère de la Croix c’est pour notre intelligence humaine une folie, un scandale. Et c’est un scandale pour notre cœur d’homme, de voir que celui qui est innocent soit condamné comme un coupable. Et que Dieu laisse… Qu’il n’y ait rien qui signale que Dieu n’est pas d’accord. Dieu se tait. Ce silence du Père en face de son Fils crucifié est incompréhensible pour notre intelligence humaine, pour notre cœur humain. Incompréhensible. Pourquoi tout cela ? Comment cela se fait-il que Dieu accepte cela ?

Si Marie n’avait pas été enracinée dans sa foi, dans son espérance, à la volonté du Père, elle n’aurait pas pu rester debout au pied de la Croix. Il fallait que profondément, dans sa foi, elle adhère au mystère même de la sagesse de Dieu, mystère qui lui permet de comprendre que l’amour divin est au-dessus de la joie ou de la douleur, que l’amour divin peut se servir de la joie comme il peut se servir de la souffrance, parce qu’il dépasse la joie et la souffrance. La joie c’est la présence ; la souffrance, c’est toujours la brisure, la mort, la séparation, à l’égard de celui qu’on aime. Et l’amour divin est au-dessus de cela. Il est tellement important de comprendre cela pour notre vie chrétienne. Si facilement, selon nos mœurs humaines, l’amour est pour nous la réussite, toujours la joie, toujours la présence de ceux que nous aimons. On identifie amour et joie. Nous faisons cela très facilement, notre psychologie humaine nous montre cela et nous fait comprendre que si quelqu’un nous aime, il doit nous gâter, nous écouter, il ne doit pas blesser notre sensibilité, il doit mettre en nous une harmonie profonde. Et l’harmonie profonde c’est que nous soyons pleinement réjouis, pleinement dans la joie et que tout aille bien selon nos désirs. C’est comme cela que, facilement, nous considérons l’amour…

Or, l’amour n’est pas la joie : il est bien plus que cela, il est quelque chose d’infiniment plus grand. L’amour, c’est se donner à une personne pour atteindre en elle ce qu’il y a de plus grand, c’est quelquefois l’emmener au-dessus et aller plus loin.

« Les voies de Dieu ne sont pas nos voies », dit l’Écriture. Et Marie connaissait ces paroles divines. Et ces paroles divines demeuraient dans son cœur et dans son espérance comme une grande lumière. Les voies de Dieu ne sont pas nos voies, parce que « Dieu est amour » et que son amour dépasse infiniment tous nos désirs humains et va tellement plus loin.

Christ souriant (XIIe siècle), Abbaye de Lérins (France)

Christ souriant (XIIe siècle), Abbaye de Lérins (France)

Nous vivons des réalités que nous ne pouvons accepter que dans la lumière de la sagesse de la Croix. En effet, si nous regardons de l’extérieur ce qui se passe, nous avons parfois l’impression que la victoire n’est pas du côté de Jésus et de ses instruments. Nous avons parfois l’impression aujourd’hui que le démon est victorieux : il y a tant d’injustices, il y a tant de souffrances… Selon les apparences, le démon semble victorieux et la victoire du Christ est très cachée. Pourquoi cela ? Il faut quand même se poser la question. Quand on souffre terriblement et qu’on est tenté parce qu’on ne comprend rien, il faut à la suite de Marie poser : « Comment cela peut-il se faire ? » Comment Dieu peut-il laisser son Fils tant souffrir ? Et laisser ses enfants qui essaient d’être vrais, d’être justes, souffrir ce qu’ils souffrent ? Il faut poser l’interrogation à l’Esprit Saint. Marie à la Croix a posé son comment comme elle l’a posé à l’ange. Elle l’a posé à l’Esprit Saint, elle l’a posé à Jésus. Et Jésus lui a souri du haut de la Croix comme réponse d’amour et lui a fait comprendre cet amour du Père pour lui et pour elle, au-delà de la souffrance.

Alors pourquoi Dieu prend-il ce langage si douloureux, apparemment si cruel ? Pourquoi ? Nous devons poser la question à Marie puisque elle, au pied de la Croix, est restée fidèle.

 

Marie-Dominique Philippe, OP

Extrait d’une conférence (1995)

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Les trois sagesses


Voir le profil de Les trois sagesses sur le portail Overblog

Commenter cet article

Hélène 28/07/2014 22:00

Un texte magnifique plein de lumière...merci!